1991 Centesimus annus


LETTRE ENCYCLIQUE CENTESIMUS ANNUS

DU SOUVERAIN PONTIFE JEAN-PAUL II


A SES FRERES DANS L'EPISCOPAT, AU CLERGE,


AUX FAMILLES RELIGIEUSES, AUX FIDELES DE L'EGLISE CATHOLIQUE


ET A TOUS LES HOMMES DE BONNE VOLONTÉ



A L'OCCASION DU CENTENAIRE

DE L'ENCYCLIQUE RERUM NOVARUM



Frères vénérés, chers Fils et Filles, salut et Bénédiction apostolique !


INTRODUCTION


L'importance historique de Rerum Novarum

1 Le centenaire de la promulgation de l'encyclique de mon prédécesseur Léon XIII, de vénérée mémoire, qui commence par les mots Rerum Novarum (1) marque une date de grande importance dans la présente période de l'histoire de l'Eglise et aussi dans mon pontificat. En effet, cette encyclique a eu le privilège d'être commémorée, de son quarantième à son quatre-vingt-dixième anniversaire, par des documents solennels des Souverains Pontifes: on peut dire que le destin historique de Rerum Novarum a été rythmé par d'autres documents qui attiraient l'attention sur elle et en même temps l'actualisaient (2).

1- Léon XIII, Encycl. Rerum Novarum (15 mai 1891) ; Leonis XIII P.M. Acta, XI, Rome 1892, pp. 97-144.
2- Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno (15 mai 1931) ; AAS 23 (1931), pp. 177-228 ; Pie XII, Radiomessage du 1er juin 1941 ; AAS 33 (1941), pp. 195-205) ; Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra (15 mai 1961) ; AAS 53 (1961), pp. 401-464 ; Paul VI, lettre ap. Octogesima adveniens (14 mai 1971) ; AAS 63 (1971), pp. 401-441.


En faisant de même pour le centième anniversaire, à la demande de nombreux évêques, d'institutions ecclésiales, de centres universitaires, de dirigeants d'entreprises et de travailleurs, à titre individuel ou comme membres d'associations, je voudrais avant tout honorer la dette de gratitude qu'a toute l'Eglise à l'égard du grand Pape et de son "document immortel" (3). Je voudrais aussi montrer que la sève généreuse qui monte de cette racine n'a pas été épuisée au fil des ans, mais qu'au contraire elle est devenue plus féconde. En témoignent les initiatives de natures diverses qui ont précédé, qui accompagnent et qui suivront cette célébration, initiatives prises par les Conférences épiscopales, par des Organisations internationales, des Universités et des institutions académiques, des associations professionnelles et d'autres institutions ou personnes dans de nombreuses régions du monde.

3- Quadragesimo anno, III ; L. c.,p.228.


Un centenaire à célébrer

2 La présente encyclique prend place dans ces célébrations, pour rendre grâce à Dieu de qui vient "tout don excellent, et toute donation parfaite" ( Jc 1,17, parce qu'il s'est servi d'un document venant du Siège de Pierre il y a cent ans pour faire beaucoup de bien et répandre beaucoup de lumière dans l'Eglise et dans le monde. La commémoration que l'on fait ici concerne l'encyclique de Léon XIII, et en même temps les encycliques et les autres documents de mes prédécesseurs qui ont contribué à attirer l'attention sur elle et à développer son influence au long des années en constituant ce qu'on allait appeler la "doctrine sociale", "l'enseignement social" ou encore le "magistère social" de l'Eglise.

Deux encycliques que j'ai publiées au cours de mon pontificat se réfèrent déjà à cet enseignement qui garde sa valeur : Laborem exercens sur le travail humain, et Sollicitudo rei socialis sur les problèmes actuels du développement des hommes et des peuples (4).

4- Encycl. Laborem Exercens (14 septembre 1981) ; AAS 73 (1981), pp. 557-647 ; Encycl. Sollicitudo rei socialis (30 Décembre 1987) ; AAS 80 (1988), pp. 513-586.


La relecture de Rerum Novarum

3 Je voudrais proposer maintenant une "relecture" de l'encyclique de Léon XIII, et inviter à porter un regard "rétrospectif" sur son texte lui-même afin de redécouvrir la richesse des principes fondamentaux qui y sont formulés pour la solution de la question ouvrière. Mais j'invite aussi à porter un regard "actuel" sur les "choses nouvelles" qui nous entourent et dans lesquelles nous nous trouvons immergés, pour ainsi dire, bien différentes des "choses nouvelles" qui caractérisaient l'ultime décennie du siècle dernier. J'invite enfin à porter le regard "vers l'avenir", alors qu'on entrevoit déjà le troisième millénaire de l'ère chrétienne, lourd d'inconnu mais aussi de promesses. Inconnu et promesses qui font appel à notre imagination et à notre créativité, qui nous stimulent aussi, en tant que disciples du Christ, le "Maître unique" (cf. Mt 23,8) , dans notre responsabilité de montrer la voie, de proclamer la vérité et de communiquer la vie qu'il est lui-même (cf. Jn 14,6) .

En agissant ainsi, non seulement on réaffirmera la valeur permanente de cet enseignement, mais on manifestera aussi le vrai sens de la Tradition de l'Eglise qui, toujours vivante et active, construit sur les fondations posées par nos pères dans la foi et particulièrement sur ce que "les Apôtres ont transmis à l'Eglise" (5) au nom de Jésus-Christ : il est le fondement et "nul n'en peut poser d'autre" (cf. 1Co 3,11) .

5- Cf. S. Irénée, Adversus Haereses, I,10,1 ; III,4,1 ; PG 7, 549-550 ; 855-856 ; S. Ch. 264, 154-155 ; 211,44-46.

C'est en vertu de la conscience qu'il avait de sa mission de successeur de Pierre que Léon XIII décida de prendre la parole, et c'est la même conscience qui anime aujourd'hui son successeur. Comme lui, et comme les Papes avant et après lui, je m'inspire de l'image évangélique du "scribe devenu disciple du Royaume des cieux", dont le Seigneur dit qu'il "est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et de l'ancien" ( Mt 13,52) . Le trésor est le grand courant de la Tradition de l'Eglise qui contient les "choses anciennes", reçues et transmises depuis toujours, et qui permet de lire les "choses nouvelles" au milieu desquelles se déroule la vie de l'Eglise et du monde.

De ces choses qui, en s'incorporant à la Tradition, deviennent anciennes et qui offrent les matériaux et l'occasion de son enrichissement comme de l'enrichissement de la vie de la foi, fait partie aussi l'activité féconde de millions et de millions d'hommes qui, stimulés par l'enseignement social de l'Eglise, se sont efforcés de s'en inspirer pour leur engagement dans le monde. Agissant individuellement ou rassemblés de diverses manières en groupes, associations et organisations, ils ont constitué comme un grand mouvement pour la défense de la personne humaine et la protection de sa dignité, ce qui a contribué, à travers les vicissitudes diverses de l'histoire, à construire une société plus juste ou du moins à freiner et à limiter l'injustice.

La présente encyclique cherche à mettre en lumière la fécondité des principes exprimés par Léon XIII, principes qui appartiennent au patrimoine doctrinal de l'Eglise et, à ce titre, engagent l'autorité de son magistère. Mais la sollicitude pastorale m'a conduit, d'autre part, à proposer l'analyse de certains événements récents de l'histoire. Il n'est pas besoin de souligner que la considération attentive du cours des événements, en vue de discerner les exigences nouvelles de l'évangélisation, relève des devoirs qui incombent aux Pasteurs. Toutefois, on n'entend pas exprimer des jugements définitifs en développant ces considérations, car, en elles-mêmes, elles n'entrent pas dans le cadre propre du magistère.




I. TRAITS CARACTERISTIQUES DE "RERUM NOVARUM"


Un nouveau type de société

4 Vers la fin du siècle dernier, l'Eglise dut faire face à un processus historique qui avait déjà commencé depuis quelque temps mais atteignait alors un point critique. Parmi les facteurs déterminants de ce processus, il y eut un ensemble de changements radicaux qui se produisirent dans le domaine politique, économique et social mais aussi dans le cadre de la science et de la technique, sans oublier les influences multiples des idéologies dominantes. Dans le domaine politique, ces changements engendrèrent une nouvelle conception de la société et de l'Etat et, par conséquent, de l'autorité. Une société traditionnelle disparaissait tandis qu'une autre commençait à voir le jour, marquée par l'espoir de nouvelles libertés, mais également par le risque de nouvelles formes d'injustice et d'esclavage.

Dans le domaine économique, où convergeaient les découvertes et les applications des sciences, on avait progressivement atteint de nouvelles structures pour la production des biens de consommation. On avait assisté à l'apparition d'une nouvelle forme de propriété, le capital, et d'une nouvelle forme de travail, le travail salarié, caractérisé par de pénibles rythmes de production, négligeant toute considération de sexe, d'âge ou de situation familiale, uniquement déterminé par l'efficacité en vue d'augmenter le profit.

Ainsi, le travail devenait une marchandise qui pouvait être librement acquise et vendue sur le marché et dont le prix n'était établi qu'en fonction de la loi de l'offre et de la demande, sans tenir compte du minimum vital nécessaire à la subsistance de la personne et de sa famille. De plus, le travailleur n'était pas même certain de réussir à vendre sa "marchandise" et il se trouvait constamment sous la menace du chômage, ce qui, en l'absence de protection sociale, lui faisait courir le risque de mourir de faim.

La conséquence de cette transformation était "la division de la société en deux classes séparées par un profond abîme" (6). Cette situation s'ajoutait aux transformations d'ordre politique déjà soulignées. Ainsi, la théorie politique dominante de l'époque tendait à promouvoir la liberté économique totale par des lois adaptées ou au contraire par une absence voulue de toute intervention. Simultanément, commençait à se manifester, sous une forme organisée et d'une manière souvent violente, une autre conception de la propriété et de la vie économique qui entraînait une nouvelle structure politique et sociale.

6- Rerum Novarum 38.

Au paroxysme de cette opposition, alors qu'apparaissaient en pleine lumière la très grave injustice de la réalité sociale telle qu'elle existait en plusieurs endroits, et le risque d'une révolution favorisée par les idées que l'on appelait alors "socialistes", Léon XIII intervint en publiant un document qui traitait de manière systématique la "question ouvrière". Cette encyclique avait été précédée par d'autres, consacrées davantage à des enseignements de caractère politique, tandis que d'autres encore devaient suivre (7). C'est dans ce contexte qu'il convient d'évoquer en particulier l'encyclique Libertas praestantissimum dans laquelle était rappelé le lien constitutif de la liberté humaine avec la vérité, lien si fort qu'une liberté qui refuserait de se lier à la vérité tomberait dans l'arbitraire et finirait par se soumettre elle-même aux passions les plus dégradantes et par s'autodétruire. D'où viennent, en effet, tous les maux que veut combattre Rerum Novarum sinon d'une liberté qui, dans le domaine de l'activité économique et sociale, s'éloigne de la vérité de l'homme ?

7- Cf. par exemple, Léon XIII, encycl. Arcanum divinae sapientiae (10 février 1880) ; Leonis XIII P.M. Acta II, Rome 1882, pp. 10-40 ; Encycl. Diuturnum illud (29 juin 1881) ; Leonis XIII P.M. Acta, II, Rome 1882, pp. 269-287 ; Encycl. Libertas praestantissimum (20 juin 1888) ; Leonis XIII P.M. Acta, VIII, Rome 1889, pp. 212-246 ; Encycl. Graves de communi (18 janvier 1901) ; Leonis XIII P.M. Acta, XXI, Rome 1902), pp.3-20.

D'autre part, le Souverain Pontife s'inspirait de l'enseignement de ses prédécesseurs ainsi que de nombreux documents épiscopaux, des études scientifiques dues à des laïcs, de l'action de mouvements et d'associations catholiques et des réalisations concrètes dans le domaine social qui marquèrent la vie de l'Eglise dans la seconde moitié du XIXème siècle.

La réponse de l'Eglise

5 Les "choses nouvelles" examinées par le Pape étaient rien moins que positives. Le premier paragraphe de l'encyclique décrit en termes vigoureux les "choses nouvelles" dont elle tire son nom : "A l'heure où grandissait le désir de choses nouvelles qui, depuis longtemps, agite les Etats, il fallait s'attendre à voir la soif de changements passer du domaine de la politique dans la sphère voisine de l'économie. En effet, l'industrie s'est développée et ses méthodes se sont complètement renouvelées. Les rapports entre patrons et ouvriers se sont modifiés, la richesse a afflué entre les mains d'un petit nombre et la multitude est dans l'indigence. Les ouvriers ont conçu une opinion plus haute d'eux-mêmes et ont contracté entre eux une union plus étroite. Tout cela, sans parler de la corruption des moeurs, a eu pour résultat de faire éclater un conflit" (8).

8- Rerum Novarum 1

Le Pape et l'Eglise, ainsi que la communauté civile, se trouvaient face à une société divisée par un conflit d'autant plus dur et inhumain qu'il ne connaissait ni règle ni norme, le conflit entre capital et travail ou, comme le dit l'encyclique, la question ouvrière. Précisément sur ce conflit, dans les conditions critiques que l'on observait alors, le Pape n'hésita pas à donner son jugement.

Ici intervient la première réflexion suggérée par l'encyclique pour notre temps. Face à un conflit qui opposait les hommes entre eux, pour ainsi dire comme des "loups", jusque sur le plan de la subsistance matérielle des uns et de l'opulence des autres, le Pape ne craignait pas d'intervenir en vertu de sa "charge apostolique" (9), c'est-à-dire de la mission qu'il a reçue de Jésus-Christ lui-même de "paître les agneaux et les brebis" (cf.
Jn 21,15-17) , de "lier et délier sur la terre" pour le Royaume des cieux (cf. Mt 16,19). Son intention était certainement de rétablir la paix, et le lecteur d'aujourd'hui ne peut que remarquer la sévère condamnation de la lutte des classes qu'il prononça sans appel (10). Mais il était bien conscient du fait que la paix s'édifie sur le fondement de la justice : l'encyclique avait précisément pour contenu essentiel de proclamer les conditions fondamentales de la justice dans la conjoncture économique et sociale de l'époque (11).

9- Rerum Novarum 1
10- ibid. 15
11- ibid. 16 description des conditions de travail ; n44 association ouvrières anti-chrétiennes.

Léon XIII, à la suite de ses prédécesseurs, établissait de la sorte un modèle permanent pour l'Eglise. Celle-ci, en effet, a une parole à dire face à des situations humaines déterminées, individuelles et communautaires, nationales et internationales, pour lesquelles elle énonce une véritable doctrine, un corpus qui lui permet d'analyser les réalités sociales, comme aussi de se prononcer sur elles et de donner des orientations pour la juste solution des problèmes qu'elles posent.

Du temps de Léon XIII, une telle conception des droits et des devoirs de l'Eglise était bien loin d'être communément admise. En effet, deux tendances prédominaient : l'une, tournée vers ce monde et vers cette vie, à laquelle la foi devait rester étrangère ; l'autre, vers un salut purement situé dans l'au-delà, et qui n'apportait ni lumière ni orientations pour la vie sur terre. En publiant Rerum novarum, le Pape donnait pour ainsi dire "droit de cité" à l'Eglise dans les réalités changeantes de la vie publique. Cela devait se préciser davantage encore par la suite. En effet, l'enseignement et la diffusion de la doctrine sociale de l'Eglise appartiennent à sa mission d'évangélisation ; c'est une partie essentielle du message chrétien, car cette doctrine en propose les conséquences directes dans la vie de la société et elle place le travail quotidien et la lutte pour la justice dans le cadre du témoignage rendu au Christ Sauveur. Elle est également une source d'unité et de paix face aux conflits qui surgissent inévitablement dans le domaine économique et social. Ainsi, il devient possible de vivre les nouvelles situations sans amoindrir la dignité transcendante de la personne humaine ni en soi-même ni chez les adversaires, et de trouver la voie de solutions correctes.

A cent ans de distance, la valeur d'une telle orientation m'offre l'occasion d'apporter une contribution à l'élaboration de la "doctrine sociale chrétienne". La "nouvelle évangélisation", dont le monde moderne a un urgent besoin et sur laquelle j'ai insisté de nombreuses fois, doit compter parmi ses éléments essentiels l'annonce de la doctrine sociale de l'Eglise, apte, aujourd'hui comme sous Léon XIII, à indiquer le bon chemin pour répondre aux grands défis du temps présent, dans un contexte de discrédit croissant des idéologies. Comme à cette époque, il faut répéter qu'il n'existe pas de véritable solution de la "question sociale" hors de l'Evangile et que, d'autre part, les "choses nouvelles" peuvent trouver en lui leur espace de vérité et la qualification morale qui convient.


Les droits du travailleur

6 En se proposant de faire la lumière sur le conflit survenu entre le capital et le travail, Léon XIII affirmait les droits fondamentaux des travailleurs. C'est pourquoi la clé de lecture du texte pontifical est la dignité du travailleur en tant que tel et, de ce fait, la dignité du travail défini comme "l'activité humaine ordonnée à la satisfaction des besoins de la vie, notamment à sa conservation" (12). Le Pape qualifiait le travail de "personnel", parce que "la force de travail est inhérente à la personne et appartient en propre à celui qui l'exerce et dont elle est l'apanage" (13). Le travail appartient ainsi à la vocation de toute personne ; l'homme s'exprime donc et se réalise dans son activité laborieuse. Le travail possède en même temps une dimension "sociale", par sa relation étroite tant avec la famille qu'avec le bien commun, "puisqu'on peut affirmer sans se tromper que le travail des ouvriers est à l'origine de la richesse des Etats" (14). Tels sont les points que j'ai repris et développés dans l'encyclique Laborem Exercens (15).

12- Rerum Novarum 34 20
13- ibid. 34
14- ibid. 27
15- Cf.
LE 1 LE 2 LE 6

Il existe sans aucun doute un autre principe important, celui du droit à la "propriété privée" (16). La longueur du développement que lui consacre l'encyclique révèle à elle seule l'importance qui lui revient. Le Pape est bien conscient du fait que la propriété privée n'est pas une valeur absolue et il ne manque pas de proclamer les principes complémentaires indispensables, tels que celui de la destination universelle des biens de la terre(17).

16- Rerum Novarum 3-12
17- ibid. 7

Par ailleurs, s'il est vrai que le type de propriété privée qu'il considère au premier chef est celui de la propriété de la terre (18), il n'en demeure pas moins qu'aujourd'hui conservent leur valeur les raisons avancées pour protéger la propriété privée, c'est-à-dire pour affirmer le droit de posséder ce qui est nécessaire au développement personnel et à celui de sa famille, quelle que soit la forme effective prise par ce droit. Il faut l'affirmer une nouvelle fois devant les changements, dont nous sommes les témoins, survenus dans les systèmes où régnait le principe de la propriété collective des moyens de production, mais également devant les situations toujours plus nombreuses de pauvreté ou, plus exactement, devant les négations de la propriété privée, qui se présentent dans beaucoup de régions du monde, y compris celles où prédominent les systèmes qui reposent sur l'affirmation du droit à la propriété privée. A la suite de ces changements et de la persistance de la pauvreté, une analyse plus profonde du problème s'avère nécessaire, ce qui sera fait plus loin.

18- Rerum Novarum 6-8


Nécessité du syndicalisme

7 En relation étroite avec le droit de propriété, l'encyclique de Léon XIII affirme également d'autres droits, en disant qu'ils sont inhérents à la personne humaine et inaliénables. Au rang de ces droits, le "droit naturel de l'homme" à former des associations privées occupe une place de premier plan par l'ampleur du développement que lui consacre le Pape et l'importance qu'il lui attribue ; il s'agit avant tout du droit à créer des associations professionnelles de chefs d'entreprise et d'ouvriers ou simplement d'ouvriers (19). On saisit ici le motif pour lequel l'Eglise défend et approuve la création de ce qu'on appelle couramment des syndicats, non certes par préjugé idéologique ni pour céder à une mentalité de classe, mais parce que s'associer est un droit naturel de l'être humain et, par conséquent, un droit antérieur à sa reconnaissance par la société politique. En effet, "il n'est pas au pouvoir de l'Etat d'interdire leur existence", car "l'Etat est fait pour protéger et non pour détruire le droit naturel. En interdisant de telles associations, il s'attaquerait lui-même" (20).

19- Rerum Novarum 37-38 41
20- ibid. 38

Avec ce droit que le Pape il est juste de le souligner reconnaît explicitement aux ouvriers, ou, pour reprendre ses termes, aux "prolétaires", sont affirmés de manière tout aussi claire les droits à la "limitation des heures de travail", au repos légitime et à une différence de traitement pour les enfants et les femmes (21) en ce qui concerne la forme et la durée du travail.

21- Rerum Novarum 33

Si l'on se souvient de ce que nous apprend l'histoire au sujet des pratiques admises, ou du moins pas interdites par la loi, dans le domaine des contrats, qui étaient passés sans aucune garantie d'horaires ni de conditions d'hygiène dans le travail, sans respect non plus pour l'âge ou le sexe des candidats à l'emploi, on comprend bien la sévérité des paroles du Pape. "Il n'est ni juste ni humain, écrivait-il, d'exiger de l'homme un travail tel qu'il s'abrutisse l'esprit et s'affaiblisse le corps par suite d'une fatigue excessive". Et, de manière plus précise, en se référant au contrat, qui a pour objectif de faire entrer en vigueur de telles "relations de travail", il affirme : "Dans toute convention passée entre patrons et ouvriers, figure la condition expresse ou tacite" que l'on ménagera un temps de repos convenable, en proportion des "forces dépensées dans le travail" ; puis il conclut : "Un pacte contraire serait immoral" (22).

22- Rerum Novarum 33


Le droit à un salaire juste

8 Immédiatement après, le Pape énonce un autre droit du travailleur en tant que personne. Il s'agit du droit à un "juste salaire", droit qui ne peut être laissé "au libre consentement des parties, de telle sorte que l'employeur, après avoir payé le salaire convenu, aurait rempli ses engagements et ne semblerait rien devoir d'autre" (23). L'Etat disait-on à cette époque n'a pas le pouvoir d'intervenir dans la détermination de ces contrats, sinon pour veiller à l'accomplissement de ce qui a été expressément convenu. Une telle conception des rapports entre patrons et ouvriers, purement pragmatique et inspirée par un individualisme strict, est sévèrement critiquée dans l'encyclique comme contraire à la double nature du travail en tant que fait personnel et nécessaire. En effet, si le travail, en tant que personnel, fait partie des capacités et des forces dont chacun a la libre disposition, il est, en tant que nécessaire, régi par le grave devoir pour chacun de "se garder en vie" ; "de ce devoir, conclut le Pape, découle nécessairement le droit de se procurer ce qui sert à la subsistance, que les pauvres ne se procurent que moyennant le salaire de leur travail" (24).

23- Rerum Novarum 34
24- ibid. 34,3

Le salaire doit suffire à faire vivre l'ouvrier et sa famille. Si le travailleur, "contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d'un mal plus grand, accepte des conditions très dures, que d'ailleurs il ne peut refuser parce qu'elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait l'offre du travail, il subit une violence contre laquelle la justice proteste" (25).

25- Rerum Novarum 33

Dieu veuille que ces phrases, écrites tandis que progressait ce qu'on a appelé le "capitalisme sauvage", ne soient pas à reprendre et à répéter aujourd'hui avec la même sévérité ! Malheureusement, aujourd'hui encore, on trouve des cas de contrats passés entre patrons et ouvriers qui ignorent la justice la plus élémentaire en matière de travail des mineurs ou des femmes, pour les horaires de travail, les conditions d'hygiène dans les locaux et la juste rétribution. Cela arrive malgré les Déclarations et les conventions internationales qui en traitent (26), et même les lois des divers Etats. Le Pape assignait à l'"autorité publique" le "strict devoir" de prendre grand soin du bien-être des travailleurs, parce qu'en ne le faisant pas, on offensait la justice, et il n'hésitait pas à parler de "justice distributive" (27).

26- Déclaration universelle des droits de l'homme.
27- Rerum Novarum 27


Le droit à la liberté religieuse

9 A ces droits, Léon XIII en ajoute un autre, toujours à propos de la condition ouvrière, que je désire rappeler, étant donné son importance : le droit d'accomplir librement ses devoirs religieux. Le Pape le proclame clairement dans le contexte des autres droits et devoirs des ouvriers, malgré le climat général où, déjà de son temps, on considérait que certaines questions appartenaient exclusivement au domaine de la vie privée. Il affirme la nécessité du repos dominical, afin de rappeler à l'homme la pensée des biens célestes et du culte que l'on doit à la majesté divine (28). De ce droit, qui s'enracine dans un commandement fondamental, personne ne peut priver l'homme : "Il n'est permis à personne de violer impunément cette dignité de l'homme que Dieu lui-même traite avec un grand respect". Par conséquent, l'Etat doit assurer à l'ouvrier l'exercice de cette liberté (29).

28- Rerum Novarum 32
29- ibid. 32

On ne se tromperait pas en voyant en germe, dans cette affirmation claire, le principe du droit à la liberté religieuse, qui est devenu depuis lors l'objet de nombreuses Déclarations et Conventions internationales solennelles (30), sans oublier la célèbre Déclaration conciliaire et mes enseignements fréquents (31). Sur ce point, nous devons nous demander si les dispositions légales en vigueur et les pratiques des sociétés industrialisées permettent aujourd'hui d'assurer effectivement l'exercice de ce droit élémentaire au repos dominical.

30- Déclaration universelle des droits de l'homme ; Déclaration sur l'élimination de toute forme d'intolérance et de discrimination fondées sur la religions ou les convictions.
31-
DH 1 et ss ; Jean-Paul II, Lettre aux Chefs d'Etat (1er septembre 1980) ; AAS 72 (1980), pp. 1252-1260 ; Message pour la Journée mondiale de la Paix 1988 ; AAS 80 (1988), pp. 278-286.


Le rôle de l'Etat

10 Une autre donnée importante, riche d'enseignements pour notre époque, est la conception des rapports de l'Etat avec les citoyens. Rerum novarum critique les deux systèmes sociaux et économiques, le socialisme et le libéralisme. Elle consacre au premier la partie initiale qui réaffirme le droit à la propriété privée. Au contraire, il n'y a pas de section spécialement consacrée au second système, mais et ceci mérite que l'on y porte attention les critiques à son égard apparaissent lorsqu'est traité le thème des devoirs de l'Etat (32). L'Etat ne peut se borner à "veiller sur une partie de ses citoyens", celle qui est riche et prospère, et il ne peut "négliger l'autre", qui représente sans aucun doute la grande majorité du corps social. Sinon il est porté atteinte à la justice qui veut que l'on rende à chacun ce qui lui appartient. "Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d'une manière spéciale des petits et des pauvres. La classe riche, qui est forte de par ses biens, a moins besoin de la protection publique ; la classe pauvre, sans richesse pour la mettre à l'abri, compte surtout sur la protection de l'Etat. L'Etat doit donc entourer de soins et d'une sollicitude toute particulière les travailleurs qui appartiennent à la foule des déshérités" (33).

32- Rerum Novarum 3-9 34 38
33- ibid. 29

Ces passages gardent leur valeur aujourd'hui, surtout face aux nouvelles formes de pauvreté qui existent dans le monde, d'autant que des affirmations si importantes ne dépendent nullement d'une conception déterminée de l'Etat ni d'une théorie politique particulière. Le Pape reprend un principe élémentaire de toute saine organisation politique : dans une société, plus les individus sont vulnérables, plus ils ont besoin de l'intérêt et de l'attention que leur portent les autres, et, en particulier, de l'intervention des pouvoirs publics.

Ainsi, le principe de solidarité, comme on dit aujourd'hui, dont j'ai rappelé, dans l'encyclique Sollicitudo rei socialis (34), la valeur dans l'ordre interne de chaque nation comme dans l'ordre international, apparaît comme l'un des principes fondamentaux de la conception chrétienne de l'organisation politique et sociale. Il a été énoncé à plusieurs reprises par Léon XIII sous le nom d'"amitié" que nous trouvons déjà dans la philosophie grecque. Pie XI le désigna par le terme non moins significatif de "charité sociale", tandis que Paul VI, élargissant le concept en fonction des multiples dimensions modernes de la question sociale, parlait de "civilisation de l'amour" (35).

34- SRS 38-40 ; Cf. aussi Jean XXIII Encycl. Mater et Magistra.
35- Rerum Novarum 20-21 ; Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno, III ; Paul VI, homélie de clôture de l'Année Sainte (25 décembre 1975) ; AAS 68 (1976), p. 145 ; Message pour la Journée mondiale de la Paix 1977 ; AAS 68 (1976), p. 709.



L'option de l'Eglise pour les pauvres

11 En relisant l'encyclique à la lumière de la situation contemporaine, on peut se rendre compte de la sollicitude et de l'action incessantes de l'Eglise en faveur des catégories de personnes qui sont objet de prédilection de la part du Seigneur Jésus. Le contenu du texte est un excellent témoignage de la continuité, dans l'Eglise, de ce qu'on appelle l'"option préférentielle pour les pauvres", option définie comme une "forme spéciale de priorité dans la pratique de la charité chrétienne" (36). L'encyclique sur la "question ouvrière" est donc une encyclique sur les pauvres et sur la terrible condition à laquelle le processus d'industrialisation nouveau et souvent violent avait réduit de très nombreuses personnes. Aujourd'hui encore, dans une grande partie du monde, de tels processus de transformation économique, sociale et politique produisent les mêmes fléaux.

36- SRS 42

Si Léon XIII en appelle à l'Etat pour remédier selon la justice à la condition des pauvres, il le fait aussi parce qu'il reconnaît, à juste titre, que l'Etat a le devoir de veiller au bien commun et de pourvoir à ce que chaque secteur de la vie sociale, sans exclure celui de l'économie, contribue à le promouvoir, tout en respectant la juste autonomie de chacun d'entre eux. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure que, pour le Pape Léon XIII, la solution de la question sociale devrait dans tous les cas venir de l'Etat. Au contraire, il insiste à plusieurs reprises sur les nécessaires limites de l'intervention de l'Etat et sur sa nature de simple instrument, puisque l'individu, la famille et la société lui sont antérieures et que l'Etat existe pour protéger leurs droits respectifs sans jamais les opprimer (37).

37- Rerum Novarum 6 9 34 39

L'actualité de ces réflexions n'échappe à personne. Il conviendra de reprendre plus loin ce thème important des limites inhérentes à la nature de l'Etat. Les points soulignés, qui ne sont pas les seuls abordés par l'encyclique, se situent dans la continuité de l'enseignement social de l'Eglise, et sont éclairés par une saine conception de la propriété privée, du travail, du développement économique, de la nature de l'Etat et, avant tout, de l'homme lui-même. D'autres thèmes seront mentionnés par la suite quand on examinera certains aspects de la réalité contemporaine, mais dès maintenant, il convient de garder présent à l'esprit que ce qui sert de trame et, d'une certaine manière, de guide à l'encyclique et à toute la doctrine sociale de l'Eglise, c'est la juste conception de la personne humaine, de sa valeur unique, dans la mesure où "l'homme est sur la terre la seule créature que Dieu ait voulue pour elle-même" (38). Dans l'homme, il a sculpté son image, à sa ressemblance (cf.
Gn 1,26) , en lui donnant une dignité incomparable, sur laquelle l'encyclique insiste à plusieurs reprises. En effet, au-delà des droits que l'homme acquiert par son travail, il existe des droits qui ne sont corrélatifs à aucune de ses activités mais dérivent de sa dignité essentielle de personne.

38- GS 24



1991 Centesimus annus