Catherine de Sienne, Lettres - Lettre n. 109, AU MEME RELIGIEUX

Lettre n. 110, A UN RELIGIEUX CHARTREUX

CX (64). - A UN RELIGIEUX CHARTREUX, retenu en prison. - Il faut se glorifier dans la tribulation par le souvenir de l'amour de Jésus-Christ, et par celui de nos péchés.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE




1. Mon très cher et bien-aimé Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu, je vous écris et je vous encourage dans le précieux sang de son Fils, avec le désir de voir votre coeur et votre âme unis et transformés dans l'amour consommé du Fils de Dieu, parce que, sans ce véritable amour, nous ne pouvons avoir la vie de la grâce, ni supporter les peines avec une bonne et parfaite patience. Je ne crois pas, mon très cher Frère, que nous puissions avoir cette vraie charité, si notre âme ne regarde pas l'ineffable amour que Dieu a eu à son égard, et surtout si elle ne contemple pas le doux Agneau immolé sur le bois de la très sainte Croix, où le seul amour l'a tenu attaché et cloué. Je vous assure, mon très cher Frère, qu'il n'y aura pas d'amertume qui ne devienne douce, ni de fardeau qui ne devienne léger.

2. J'ai appris la peine et les tribulations que vous avez; nous pensons que ce sont des tribulations, mais si nous ouvrons l'oeil de la connaissance de nous-mêmes et de la bonté de Dieu, nous y verrons de grandes consolations. La connaissance de nous-mêmes nous fera voir notre néant, et comment nous avons toujours commis le péché et l'iniquité. Quand l'âme [717] voit qu'elle a offensé son Créateur, le Bien souverain et éternel, elle se hait tellement elle-même, qu'elle veut s'en venger et se punir, et elle est contente de souffrir toutes sortes de peines et de fatigues pour satisfaire à l'offense qu'elle a faite à son Créateur. Elle pense que c'est une grande grâce que Dieu lui a faite, de la punir en cette vie, et de ne pas réserver ses châtiments pour l'autre vie, où les peines sont infinies. O mon très cher Frère dans le Christ Jésus, si nous considérions la grande utilité qui se trouve à souffrir des peines en cette vie, pendant que nous sommes des voyageurs qui s'avancent toujours vers la mort, nous ne les fuirions pas. Nous retirons bien des avantages d'être éprouvés maintenant. Un de ces avantages est d'être conformes à Jésus crucifié dans ses peines et ses opprobres; et l'âme peut-elle trouver un plus grand trésor que d'être revêtue de ses opprobres et de ses peines? Un autre avantage, c'est que la souffrance punit l'âme, et détruit ses péchés et ses fautes; elle augmente la grâce et procure des trésors dans la vie éternelle, par les adversités que Dieu lui envoie, pour pouvoir les récompenser un jour.

3. Ne craignez pas, mon très cher Frère, si vous avez vu ou si vous voyez que le démon, pour empêcher la paix et la patience de votre coeur et de votre âme, vous remplit de dégoûts et de ténèbres, vous trouble par des pensées et des tentations, et paraît même faire révolter le corps contre l'esprit. Quelquefois encore, l'esprit de blasphème voudra souiller votre coeur par ses attaques non pas qu'il espère faire tomber votre âme dans ces fautes, parce qu'il sait bien qu'elle est décidée à mourir plutôt que d'offenser Dieu par sa volonté; mais il agit ainsi pour lui causer une si grande tristesse, en lui montrant des péchés ou il n'y en a pas, qu'elle abandonne tous ses exercices. Je ne veux pas que vous agissiez ainsi. L'âme ne doit jamais s'attrister d'aucun combat, et ne jamais abandonner aucune prière, aucun exercice de piété, quand même elle devrait rester seulement devant la Croix, en disant Jésus! Jésus! Je me confie en notre Seigneur Jésus-Christ. Vous savez bien que si le mal se présente à votre pensée, et si la volonté n'y consent pas et préférerait mourir, il n'y a pas péché; il n'y a que la volonté qui puisse rendre coupable.

4. Fortifiez-vous donc dans une sainte et bonne volonté; ne vous inquiétez pas des pensées qui se présentent, et songez que la bonté de Dieu permet aux démons d'attaquer ainsi votre âme pour vous faire humilier et reconnaître sa bonté, pour vous faire recourir intérieurement à lui dans ses très douces plaies, comme le petit enfant recourt à sa mère. Nous serons toujours reçus avec tendresse par cette douce mère, la charité. Pensez que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. Et son amour est si grand, qu'il nous envoie des tribulations. En permettant les tentations comme les consolations, il ne veut autre chose que notre sanctification, et c'est afin de procurer notre sanctification qu'il a pris pour lui-même des peines si grandes et la mort honteuse de la très Sainte Croix. Demeurez donc dans les douces plaies de Jésus-Christ et dans la sainte dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [719].








Lettre n. 111, A L'ABBE DE SAINT-ANTHIME

CXI (61). - A L'ABBE DE SAINT-ANTHIME.- Il faut éviter de juger les autres, et profiter de la diversité des dons de chacun.

(L'abbaye de Saint-Anthime fut fondée par Charlemagne, et passa des Benédictins aux religieux de Saint-Guillaume. L'abbé auquel est adressée cette lettre est frère Jean de Gano, d'Orviete, disciple bien-aimé de sainte Catherine. Il lui administra les derniers sacrements, et fut un des témoins dans le procès de Venise.)



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE




1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir avec la vraie et douce lumière, qui est nécessaire à l'âme, pour que l'oeil de l'intelligence puisse voir, contempler et comprendre la souveraine et éternelle volonté de Dieu en nous. C'est cette vue qui instruit l'homme, le rend prudent et l'empêche de juger légèrement la volonté des hommes comme le font souvent les serviteurs de Dieu, sous l'apparence de la vertu et du zèle de la charité. Cette lumière rend l'homme courageux et sans crainte; elle lui fait juger avec le respect convenable la volonté de Dieu sur lui. Ce que Dieu permet, les persécutions ou les consolations, ce qui vient des hommes ou du démon, tout lui paraît arriver pour notre sanctification il se réjouit de l'amour infini de Dieu, et il espère en sa providence, qui pourvoit à toutes nos nécessités, donnant tout avec mesure, et augmentant [720] la force avec le besoin. L'âme voit et comprend ces choses quand son intelligence est éclairée et quelle connaît la volonté de Dieu; et alors elle l'aime.

2. Je dis que cette lumière empêche de juger la volonté des serviteurs de Dieu et des autres créatures; elle fait voir et respecter en eux le Saint-Esprit, qui les guide; elle arrête les murmures et ne fait écouter que le jugement de Dieu, et non ceux des hommes. Nous pourrions bien dire Est-ce qu'un serviteur de Dieu est si éclairé qu'un autre ne puisse voir davantage? Non. Il est nécessaire, pour manifester la magnificence de Dieu et pour conserver l'ordre de la charité, que les serviteurs de Dieu vivent et jouissent ensemble des lumières, des grâces et des dons qu'ils reçoivent de Dieu. Il en arrive ainsi afin que la lumière et la magnificence de la Vérité suprême se manifestent d'une manière infinie et digne d'elle, et afin que nous nous humilions en connaissant la lumière et la grâce de Dieu dans ses serviteurs, qu'il a établis comme des fontaines. Celui-ci verse une eau, celui-là une autre, et tous sont placés en cette vie pour s'alimenter eux-mêmes, et pour être la consolation et le rafraîchissement des autres serviteurs de Dieu qui ont soif de ces eaux, c'est-à-dire de ces dons, de ces grâces que Dieu met dans les âmes pour subvenir à tous nos besoins.

3. Il est vrai que personne n'est si éclairé qu'il n'ait souvent besoin de la lumière des autres. Mais celui qui est éclairé de la douce volonté de Dieu répand la lumière avec la lumière de la foi; il ne juge pas en murmurant et en se scandalisant de celui qu'il veut conseiller, et quoi qu'il arrive, il n'en ressent pas de [721] peine. Si on suit son conseil, il s'en réjouit. Si on ne le suit pas, il s'en réjouit encore, parce qu'il pense doucement que ce n'est pas sans motif secret et sans nécessité que la providence de Dieu le veut ainsi. Il reste en paix et ne s'afflige pas, perce qu'il est revêtu de cette volonté divine. Il ne se tourmente pas à faire partager aux autres ses pensées, mais il s'applique, au contraire, à les perdre, à les anéantir dans la douce pensée de Dieu, en lui offrant les doutes et les craintes qu'il a eus, et en s'accusant devant lui de ce qu'il a pensé de son prochain. C'est avec cette douce prudence que vivent et agissent ceux qui sont éclairés de la vraie lumière; aussi goûtent-ils, dès cette vie, la félicité suprême.

4. Le contraire arrive à ceux qui sont ignorants. Admettons qu'ils servent Dieu sans doute, mais ils ont encore conservé leur jugement et leurs opinions colorées de vertu et de zèle; et à cause de cela ils tombent souvent dans de grandes fautes; ils se scandalisent beaucoup et murmurent, parce qu'il leur manque la vraie et parfaite lumière. Mais pouvons-nous l'avoir? Tant que nous ne nous délivrons pas des nuages et des ténèbres intérieurs, notre jugement ne sera pas sûr et s'égarera. O lumière glorieuse! O âme perdue et anéantie dans la lumière, tu ne te vois pas par toi, mais tu vois la lumière en toi, et dans cette lumière, tu vois et tu juges ton prochain. Aussi tu vois, tu aimes et tu respectes ton prochain dans la lumière, et non pas dans l'incertitude des jugements qu'inspire un faux zèle. Il est donc bien de voir et d'examiner avec l'oeil de notre intelligence, avec une volonté vaincue et anéantie [722], afin qu'à la lumière de l'amour véritable, en respectant la volonté de Dieu et celle de ses serviteurs, nous puissions acquérir la lumière et parvenir à la vraie et parfaite pureté. Nous ne nous scandaliserons pas des serviteurs de Dieu, parce que nous ne nous serons pas faits leur juge; mais nous serons consolés en eux; nous nous réjouirons de leurs voies différentes, de leurs progrès et de tout ce qu'ils feront, parce que nous verrons et nous reconnaîtrons en eux la volonté de Dieu.

5. Courage donc, mon cher Père, mon Fils; mettons-nous sur le sein de la divine charité, et goûtons-y le lait suave et délicieux qui fait parvenir à la perfection des saints, et qui fait suivre les traces et les enseignements de l'Agneau. Nous perdrons toute crainte, nous marcherons à travers les épines et les tribulations, et nous ne fuirons pas la peine; mais nous gémirons sur ceux qui murmurent et donnent le scandale; nous en aurons compassion devant Dieu. Nous poursuivrons les oeuvres saintes que nous avons commencées pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes, et nous les finirons selon sa douce volonté. Je ne vous en dirai pas davantage sur ce sujet. Noyons-nous dans le sang de Jésus crucifié. Oui, soyons sans crainte, sachant bien que si Dieu est pour nous, personne ne sera contre nous.

6. Je ne sais quand j'arriverai, et je ne puis prévoir combien je resterai. Je partirai le plus tôt possible, écoutant toujours, pour aller et rester, la douce volonté de Dieu, et non celle des hommes. Je vous dirai, à vous et à tous ceux qui laissent entrer tant de peines et de pensées dans leur esprit à mon sujet [723], que, si je voyage toujours et si je me fatigue, malgré toutes mes infirmités, c'est que Dieu m'y force pour son honneur et le salut des âmes. Si les faibles veulent trouver du mal dans le bien, je ne puis les empêcher; mais je ne dois pas regarder en arrière et abandonner la charrue. Il me semble qu'en écoutant les opinions des hommes, nous verrions la zizanie étouffer le bon grain. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.








Lettre n. 112, A L'ABBE DE SAINT-ANTHIME

CXII (66). - A L'ABBE DE SAINT-ANTHIME. - Du zèle des âmes et de la soif que Notre-Seigneur a eu de notre salut.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE




1. Mon vénérable et révérendissime Père dans le Christ Jésus, votre indigne petite fille, Catherine, la servante et l'esclave de Jésus-Christ, se recommande à vous, avec le désir de vous voir baigné et noyé dans le sang du Fils de Dieu. Ce sang vous fera paraître toute amertume douce et tout fardeau léger; il vous fera suivre les traces de Jésus, qui a dit: Je suis le bon Pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis. C'est ainsi que mon âme désire vous voir, mon Père. Soyez un véritable pasteur dépouillé de tout amour-propre; ayez de généreux désirs, et que vos regards soient toujours fixés sur l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Faites, faites bonne garde, afin que le démon [724] ne surprenne pas vos brebis. Oh! quelle douce chose pour vous et pour moi, si je voyais que vous ne craignez ni la mort ni la vie, ni les honneurs ni les reproches. les outrages, les injures et les persécutions qui peuvent vous venir du monde ou de ceux qui vous obéissent, mais que vous vous inquiétez seulement des injures qui sont faites à Dieu. C'est à cela, mon très cher Père, qu'il faut mettre tout votre zèle, afin de montrer que vous êtes un bon pasteur et un vrai jardinier un pasteur pour reprendre, et un jardinier pour retourner la terre, pour rétablir la régularité, pour arracher le vice, et planter la vertu autant qu'il vous sera possible, avec l'aide de la grâce divine, que reçoit en abondance l'âme qui a faim et désir de Dieu,

2. Nous acquérons cette faim sur le bois de la très sainte Croix; vous y trouverez l'Agneau immolé et percé pour nous, avec une telle faim et un tel désir de l'honneur de son Père et de notre salut. qu'il ne semblait pas pouvoir vous montrer assez, par les souffrances de son corps, le désir qu'il avait de donner. C'est ce qu'il paraissait vouloir dire, lorsqu'il criait sur la Croix: " J'ai soif. " Comme s'il disait: J'ai une si grande soif de votre salut, que je ne puis me désaltérer; donnez-moi à boire. Le doux Jésus demandait à boire à ceux qu'il voyait ne pas participer à la rédemption de son sang; et on ne lui donna d'autre chose à boire que de l'amertume. Hélas! mon très doux Père, nous voyons sans cesse que non seulement au moment de la Passion, mais depuis et maintenant, il nous demande à boire, et nous montre la même soif! Hélas! que je suis malheureuse! Il me [725] semble que la créature ne lui présente autre chose que l'amertume et la corruption du péché. Nous devons nous exciter avec ardeur à comprendre cette soif divine, afin que notre âme, hors d'elle-même, puisse uniquement désirer et aimer ce que Dieu aime, et détester ce qu'il déteste. Vous le devez, Vous surtout qui êtes pasteur. Courez, mon vénérable Père, courez sans négligence et sans ignorance, car le temps que nous avons est court.

3. Vous m'avez fait dire que vous n'avez pas trouvé de fleurs dans le jardin. Prenez courage, et faites ce que vous pourrez. J'espère de la bonté de Dieu que l'Esprit-Saint, comme un bon jardinier, garnira ce jardin, et le fournira de tout ce dont il a besoin. Je vous envoie celui qui vous remettra cette lettre; il causera avec vous de Mme Moranda, femme de messire François de Montalcino. Elle a entre les mains une jeune fille qui a bon désir de se donner à Dieu; et elle voudrait pour cela la mettre dans un couvent qui ne me plaît pas beaucoup. Je voudrais que vous puissiez la voir à ce sujet, et quand vous pourrez le faire, trouver un lieu convenable pour fonder un véritable et bon monastère, et y mettre deux bonnes têtes, car nous avons des membres en quantité. Je crois que cela serait pour la plus grande gloire de Dieu. Je prie sa souveraine Bonté qu'il vous donne ce qu'il y a de meilleur, et qu'il vous remplisse de tant de zèle pour cela et pour vos autres oeuvres, que vous sacrifiiez, s'il le faut, votre vie pour Jésus crucifié. Je vous prie de me faire savoir si le monastère du Valdarno est sous votre juridiction pour le cas que vous fera connaître le porteur de cette lettre. Je ne [726] vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte. et douce dilection de Dieu. Je ne suis qu'une servante inutile, et je me recommande à vous. Doux Jésus, Jésus amour.








Lettre n. 113, A L'ABBE MARTIN DE PASSIGNANO

CXIII (67).- A L'ABBE MARTIN DE PASSIGNANO, de l'Ordre de Vallombreuse. - Il faut se bien gouverner pour bien gouverner les autres.

(Le monastère de Passignano, de l'Ordre de Vallombreuse, est à douze milles de Florence, dans le diocèse de Fiesole.)



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE




1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un vrai jardinier et un bon gardien du jardin de votre âme et de ceux qui vous sont confiés. Nous sommes tous un jardin, un parterre que la Vérité suprême fait cultiver par la raison et le libre arbitre. La raison et le libre arbitre avec le secours de la grâce divine doivent arracher les épines des vices, et planter les herbes odoriférantes des vertus.

2. Mais vous ne pourrez pas planter les vertus, si vous ne retournez pas, en arrachant les épines, la terre de la volonté sensitive, qui n'aime que les plaisirs terrestres et passagers, pleins des ronces du vice [727] et du péché. Retournez donc cette terre, mon très cher Père, par la force de l'amour, tandis qu'il en est temps encore. Plantons-y les douces et solides vertus, un amour ineffable inspiré par l'Agneau sans tache, la haine et le mépris de nous-mêmes, une patience sincère, une foi vivante et non pas morte, les bonnes oeuvres, la fuite du monde et une justice unie à la miséricorde envers vos religieux; enfin une obéissance ardente au Christ et à l'Ordre, en y persévérant jusqu'à la mort. Je dis qu'il faut être obéissant à l'Ordre en observant ses règles avec un saint et vrai désir, en veillant et priant continuellement. L'intelligence doit toujours s'appliquer à connaître son néant, la bonté de Dieu à son égard, et la grandeur de Celui qui seul est véritablement. Il faut pratiquer peu à peu la prière continuelle, qui n'est autre chose qu'un saint désir et un doux mouvement d'amour, qui suit l'intelligence. Ce sont là les fleurs les plus parfumées de ce jardin, et je veux que vous les cultiviez avec plus de zèle, parce que vous y trouverez la faim de l'honneur de Dieu et du salut de ceux qui vous sont confiés. Vous accomplirez ainsi la volonté divine et mon désir, car je vous ai dit que je désirais vous voir un bon jardinier pour votre âme et pour vos religieux. Si vous avez faim de leur salut pour l'honneur de Dieu, vous serez zélé à les tirer de leurs misères, à punir leurs défauts et à élever ceux qui sont vertueux, et qui veulent vivre selon la règle.

3. Puis, quand le jardin sera ainsi bien orné, je veux que vous en donniez la garde au chien de la conscience. Qu'il soit attaché à la porte; et, si l'ennemi vient pendant que l'intelligence sommeille, le [728] chien aboiera, la conscience sera éveillée, et l'intelligence sera sur ses gardes et tiendra tête à l'ennemi par la haine et le mépris; elle se défendra sur-le-champ, et s'armera des armes de l'amour. Il faut bien nourrir ce gardien, afin qu'il fasse bonne garde; sa nourriture n'est pas autre chose que la haine et l'amour qu'on porte dans le vase d'une humilité sincère, dans les mains d'une patience véritable, car avec la haine et l'amour se trouvent l'humilité et la douce patience. Plus on nourrit le chien de la conscience, plus il est vigilant; et il devient si zélé qu'il aboie, même lorsque ce sont des amis qui passent, afin que l'intelligence regarde s'ils viennent de la part de Dieu ou non. Le jardinier ne pourra pas ainsi être trompé, ni son jardin ravagé. L'ennemi nie viendra pas y semer la zizanie de l'amour-propre, qui fait naître les épines, et étouffe la semence des vertus. Donnez-lui à boire, donnez-lui à boire à ce gardien, c'est-à-dire emplissez votre mémoire du sang de Jésus crucifié, et mettez-le sans cesse devant lui, afin qu'il ne meure pas, et ne périsse pas de soif. Courage, mon cher Père, foulons aux pieds le monde, toutes ses pompes, ses délices, ses richesses, et suivons le pauvre Agneau immolé et abandonné pour nous sur le bois de la très sainte Croix. Ne différons pas davantage pour l'amour de Dieu, car le temps s'échappe des mains sans que l'homme s'en aperçoive; ce n'est pas raisonnable d'attendre ce qu'on n'a pas, et de perdre ce qu'on a. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [729].








Lettre n. 114, A DOM MARTIN

CXIV (68). - A DOM MARTIN, abbé de Passignano, de l'Ordre de Vallombreuse. - De la sève que nous devons puiser sur l'arbre de la très sainte Croix.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE



1. Mon révérend et très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir votre coeur et vos affections greffés sur la douce et adorable Croix; car je vois que l'âme ne peut obtenir et posséder le fruit de la grâce, si le coeur et les affections ne sont pas greffés sur l'amour crucifié du Fils de Dieu. Sans cette greffe, il ne suffirait pas que la nature divine fût greffée sur la nature humaine, et la nature humaine unie à la nature divine. Aussi nous voyons l'Homme-Dieu courir à la mort honteuse de la Croix. Le Verbe s'est greffé sur l'arbre de la sainte Croix, et il nous a arrosés de son sang précieux en produisant les fleurs et les fruits des véritables et solides vertus. Et tout cela s'est fait avec le lien de l'amour; cet amour ardent, lumineux et entraînant, a mûri les fruits des vertus, et leur ôté toute aigreur. Cela s'est fait parce que le Verbe divin s'est greffé sur la nature humaine, et le Verbe sur le bois de la très sainte Croix. Vous savez que d'abord ces fruits étaient si aigres, qu'aucune vertu ne nous conduisait au port de la vie, parce que la tache de la désobéissance d'Adam n'était pas effacée par l'obéissance du Verbe, le Fils unique de Dieu. Je vous dis encore que, malgré cette douce et ineffable union, l'homme ne participe pas et ne peut participer à la grâce, s'il ne se revêt pas par un mouvement d'amour, de l'amour crucifié du Fils de Dieu, s'il ne suit pas les traces de Jésus-Christ. Nous sommes des arbres stériles; pour produire des fruits, il faut nous unir à l'arbre fertile qui est le Christ, le doux Jésus. O mon très cher et révérend Père, quel sera le coeur assez dur pour résister, s'il considère l'amour ineffable de son Créateur, et pour ne pas se lier et se greffer à lui par les liens de la charité? Je ne sais vraiment comment cela pourrait se faire.

2. Il n'y a, je pense, que ceux qui sont greffés et liés sur l'arbre mort du démon et sur l'amour d'eux-mêmes, tout entiers aux délices, aux honneurs et aux richesses du monde, pleins d'orgueil et de vanité. Hélas! ceux-là sont privés de la vie; ils ne sont pas seulement des arbres stériles, ils sont des arbres morts. En mangeant leur fruit, on arrive à la mort éternelle, car leurs fruits sont les vices et les péchés. Ceux-là ont abandonné la voie et la doctrine du doux et tendre Verbe incarné; ils marchent dans les ténèbres, et tombent dans la misère et la mort.

3. Il n'en est point ainsi de ceux qui suivent avec un tendre amour la voie de la vérité. Ils ont ouvert l'oeil de leur intelligence; ils connaissent leur néant, et ils connaissent la bonté de Dieu à leur égard. Ils attribuent à Dieu l'être et tous les dons qui y sont ajoutés, et ils confessent avoir tout reçu de lui par grâce et non par obligation. Alors se développent en eux une ardeur d'amour et une haine du péché et de [731] la sensualité; qui les greffe avec une humilité sincère à l'amour crucifié et consommé du Fils de Dieu, et les fruits des vrais vertus paraissent. Ces fruits nourrissent leur âme et celle de leur prochain, car ils deviennent avides de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Il est donc bien utile et bien nécessaire d'avoir cette union parfaite, parce que sans elle nous ne pouvons arriver à la fin pour laquelle nous avons été créés. Aussi, je vous ai dit que je désirais vous voir greffés sur l'arbre de la très sainte Croix. Je vous prie donc, pour l'amour de Jésus crucifié, d'être plein d'ardeur et de zèle; ne dormez plus du sommeil de la négligence, car le temps est court, et la route est longue.

4. Vous m'avez envoyé, mon révérend Père, une croix, qui m'est plus chère que tout ce que j'ai, et je suis touchée de la pensée qui vous porte à me l'envoyer (Cette croix était probablement faite avec un morceau du hêtre miraculeux qui poussa sur la grotte du bienheureux Gualbert, et qui se couvre tous les ans de feuillage, avant tous les autres on en fabrique des croix que bénissent et distribuent les religieux de Vallombreuse.). Vous offrez aux yeux de mon corps ce que je devrais toujours avoir présent aux yeux de mon âme. Misérable que je suis! je ne le fais jamais. Je vous prie instamment de demander à notre doux Sauveur de me changer. Je vous rends croix pour croix, un vous invitant à souffrir celle du Saint désir et celle du corps, en supportant avec une vraie et bonne patience toutes les fatigues que vous éprouverez pour l'amour de Dieu et le salut des âmes. Vous m'écrivez d'achever ce que j'ai commencé, et je vous promets [732] de le faire autant que je le pourrai, et que Dieu m'en donnera la grâce. Oui, je prierai toujours pour vous la Bonté divine et si Vous répondez avec un zèle ardent et sincère à Celui qui vous appelle avec un si grand amour, sa sainte volonté s'accomplira en vous; car il ne cherche et ne veut autre chose que notre satisfaction: c'est votre désir et le mien. Aussi, j'espère qu'il sera satisfait, et que nous nous retrouverons unis dans les doux liens de la charité. Ayez, ayez bien soin de corriger les défauts, et de cultiver les vertus de vos religieux par une vraie et sainte doctrine, en étant vous-même pour eux un miroir de vertu. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.








Lettre n. 115, AUX RELIGIEUX DE PASSIGNANO

CXV (69). - AUX RELIGIEUX DE PASSIGNANO, à Vallombreuse. - De la fidélité à la règle. - Des trois voeux d'obéissance, de pauvreté volontaire et de continence.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE.




1. Mes très chers Frères et Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je Vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir des fleurs odoriférantes dans le jardin de votre saint Ordre, et non pas des fleurs infectes. Vous savez, mes Fils bien-aimés, ce que sont les religieux qui ne Vivent pas selon les régies et les coutumes de l'Ordre mais [733] qui vivent sans aucune retenue et avec des goûts déréglés, supportant avec impatience les fatigues de leurs obligations, et accueillant avec une joie désordonnée les joies et les plaisirs du monde: ils sont pleins de cet orgueil et de cette vanité d'où naissent les souillures de l'esprit et du corps, et ils désirent les honneurs, les distinctions, les richesses du monde, qui sont la mort de l'âme, la honte et la confusion des religieux. Celui qui vit de la sorte est une fleur infecte qui répand sa mauvaise odeur devant Dieu, devant les anges et les hommes. Celui-là est digne de confusion; il va de lui-même à la mort éternelle. En désirant les richesses, il s'appauvrit; en voulant les honneurs, il se couvre de honte; en recherchant le plaisir des sens et en s'aimant lui-même sans Dieu, il se hait; en voulant se rassasier des délices et des plaisirs du monde, il reste dans le besoin et se laisse mourir de faim parce que toutes les choses créées, les délices, les plaisirs du monde ne peuvent rassasier l'âme, car toutes les choses créées sont faites pour la créature raisonnable, et la créature est faite pour Dieu. Les choses créées sensibles ne peuvent rassasier l'homme, parce qu'elles sont inférieures à l'homme; il n'y a que Dieu, le créateur et le maître de toutes les choses créées, qui puisse le rassasier.

2. Vous voyez donc bien qu'il se meurt de faim. Il n'en est pas de même des fleurs odoriférantes, de ces vrais religieux qui observent fidèlement la règle, et qui aimeraient mieux mourir que de la transgresser, surtout dans les voeux qu'ils ont faits à leur profession, lorsqu'ils ont promis l'obéissance, la pauvreté volontaire et la chasteté de l'esprit et du corps. Je dis [734] que ces vrais religieux, qui doivent être vos modèles, mes enfants, observent la règle et ne veulent jamais transgresser les ordres de leurs supérieurs; ils veulent toujours obéir, et n'examinent pas la volonté de celui qui commande, mais ils la suivent avec simplicité. Et c'est là le signe de l'humilité véritable; car l'humilité est toujours obéissante, et l'obéissance est toujours humble. L'obéissant est humble, parce qu'il a détruit en lui la volonté perverse qui rend l'homme superbe. L'humble est obéissant, parce que, par amour, il a renoncé à sa propre volonté, et il s'est délivré de son joug, c'est-à-dire de la révolte de la partie sensitive, qui veut résister à son Créateur. II brise le joug de sa volonté, en se soumettant volontairement à la volonté de Dieu et au joug de la sainte obéissance.

3. L'humble méprise ainsi les richesses et triomphe de l'orgueil, en désirant la vraie et sainte pauvreté; car il voit que la pauvreté volontaire du monde enrichit l'âme et la tire de l'esclavage; elle le rend doux et lui ôte la fausse foi de l'espérance dans les choses passagères, et elle lui donne une foi vive et une espérance vraie. Il espère dans son Créateur à cause de Jésus crucifié, et non à cause de lui-même; il voit bien le malheur qui attend celui qui se confie dans l'homme, et il met son espérance et sa foi en Dieu et dans les vraies et solides vertus; car la vertu est la richesse de l'âme, son honneur, sa joie, son repos et sa consolation parfaite. Aussi le vrai religieux cherche à en enrichir son âme; il méprise autant qu'il peut tout ce qui est contraire à la vertu, et il aime tout ce qui peut la lui faire acquérir. Il se [735] passionne pour les peines, les injures, les mépris, les affronts, parce qu'il comprend que ce sont ces choses qui éprouvent l'homme et le rendent vertueux. Aussi, vous voyez que par amour de la vraie richesse, il méprise les vaines richesses. Il cherche la pauvreté et la prend pour épouse, par amour de Jésus crucifié dont toute la vie ne fut que pauvreté. En naissant, en vivant et en mourant, il n'eût pas où reposer sa tête; et cependant il était Dieu, la richesse éternelle et suprême; mais il voulut être notre règle, et il aima la pauvreté pour nous l'enseigner, à nous, ignorants et. misérables.

4. Le voeu de continence s'observe ensuite naturellement; car celui qui est humble et obéissant, celui qui méprise les richesses et les délices du monde, celui qui aime la pauvreté et l'abaissement, et qui se plaît à garder sa cellule et à prier, celui-là est nécessairement chaste. Non seulement il ne se plonge pas dans la boue des plaisirs de la chair, mais la pensée même de ces plaisirs lui répugne; il se mortifie et évite toutes les occasions et toutes les causes qui peuvent le priver du trésor de la chasteté et de la pureté du coeur; il aime et recherche tout ce qui peut le lui conserver; et comme il voit que la société des méchants et des débauchés, la conversation et l'amitié des femmes sont nuisibles, il les fuit comme des serpents venimeux.

5. Il choisit la société de la très sainte Croix et celle de tous les serviteurs de Dieu qui aiment Jésus crucifié, les veilles et la prière, dont il ne se rassasie et ne se fatigue jamais, parce qu'il voit que la prière est une mère qui nous donne le lait des divines douceurs [736], et qui nourrit sur son sein les vertus, ses enfants; il l'aime tant parce qu'elle unit l'âme à Dieu; elle l'orne de pureté, elle lui donne la parfaite sagesse de la vraie connaissance de soi-même et de la bonté de Dieu à son égard. En un mot, mes Fils bien-aimés, tous les trésors et les jouissances qu'une âme peut avoir dans cette vie, on les trouve dans la sainte prière; ceux qui lui sont fidèles sont des fleurs odoriférantes qui répandent leurs parfums en présence de Dieu et des anges, et devant les hommes. Aussi je vous conjure, par l'amour de Jésus crucifié, si vous avez fait jusqu'à présent le contraire, de ne plus le faire maintenant. Regardez-vous comme des novices qui viennent d'entrer dans l'Ordre pour en observer avec dévotion la règle. Puisque Dieu vous a rendus dignes d'être parmi les anges, efforcez-vous de ne pas rester. parmi les hommes; les hommes, ce sont les séculiers qui sont appelés à. l'état commun; mais vous, vous êtes appelés à l'état parfait, et si Vous n'êtes pas parfaits, vous serez moins que des hommes, vous serez des animaux sans raison. Courage donc, mes enfants. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, qui fortifiera votre âme et guérira vos faiblesses. Soyez fidèles à votre cellule; aimez être au choeur, soyez obéissants, fuyez les conversations, et appliquez-vous aux veilles et à la prière. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [737].









Catherine de Sienne, Lettres - Lettre n. 109, AU MEME RELIGIEUX