Catherine de Sienne, Lettres - Lettre n. 143, AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE

Lettre n. 144, A FRERE RAYMOND DE CAPOUE

CXLIV (95). - A FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères-Prêcheurs. - Du zèle pour la Parole de Dieu.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE




Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir de vous voir un vase de dilection, portant avec feu et répandant avec ardeur la vérité, semant la semence de la parole divine dans toute créature, et surtout maintenant, auprès de notre doux Christ de la terre. Courage donc, mon Père et mes Fils bien-aimés; allez, comme les pauvres Apôtres, portant avec vous la richesse de la foi et de l'espérance, la force et les liens de la charité. Rappelez-vous cette parole de la douce Vérité suprême: Tu enverras tes fils comme des agneaux au milieu des loups. Qu'ils aillent en assurance, parce que je serai, avec eux; et si le secours des hommes leur manque, le secours de Dieu ne leur manquera jamais. O mon Père et mes enfants! qui voudrait un autre secours et une autre consolation? Qui tombera dans la crainte? Celui qui n'a pas confiance, mais non celui qui meurt de la faim de l'honneur de Dieu [891] et du salut des âmes. Celui-là sera consumé dans le feu de la divine charité, baigné, anéanti, consumé dans le sang de l'Agneau immolé. Hélas! hélas! que mon âme est malheureuse; je meurs, et je ne puis mourir. Mon coeur se brise, mes os se disjoignent, parce que le moment désiré n'arrive pas. La Vérité première peut bien commencer à produire des fleurs, mais cela ne me suffit pas; car on ne vit pas avec des fleurs, mais avec des fruits. Oui, mon Père et mes enfants, venez à mon secours dans ma misère, car je meurs de faim. Priez la douce Vérité, pour qu'elle ne tarde plus à me donner des fruits. Je ne vous en dis pas autre chose. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.








Lettre n. 145, A FRERE RAYMOND DE CAPOUE

CXLV (99). - A FRERE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre de Saint Dominique, à Pise.- De la lumière de la vérité. - Combien elle est nécessaire.

(Cette lettre est écrite de Rome au B. Raymond, qui se rendait en France, comme ambassadeur, pour la cause d'Urbain VI auprès de Charles V. Il était parti dans les premiers jours de décembre 1378.)



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE




1.Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus. moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang [892], avec le désir de vous voir éclairé d'une vraie et parfaite lumière, pour que dans la lumière de Dieu vous voyiez la lumière; car en la voyant, vous connaîtrez la Vérité; en la connaissant, vous l'aimerez, et vous serez ainsi l'époux fidèle de la Vérité. Sans cette lumière, vous marcherez dans les ténèbres, et vous ne serez pas le fidèle, mais l'infidèle époux de la Vérité, parce que cette lumière est le moyen qui rend l'âme fidèle; elle l'éloigne des erreurs de la sensualité, elle la fait mourir a elle-même, et suivre avec ardeur la doctrine de Jésus crucifié, qui est la Vérité. Elle rend le coeur ferme, stable, invariable, ne se laissant point aller à l'impatience dans les épreuves, ni à une joie déréglée dans la prospérité ou la consolation. Celui qu'elle éclaire est réglé en toute chose, et grave dans toute sa conduite. Tout ce qu'il entreprend est fait avec prudence et avec la lumière d'une grande discrétion; et s'il agit avec prudence, IL parle, et il se tait aussi avec prudence, aimant mieux entendre des choses utiles que de parler sans besoin, parce qu'avec la lumière il a vu dans la lumière que notre Dieu aime peu de paroles et beaucoup d'actions. Sans la lumière, il ne l'aurait pas vu, et il aurait fait le contraire, parlant beaucoup et faisant peu. Son coeur s'en irait comme le vent, s'abandonnant légèrement à la joie avec un amour déréglé, et se laissant aller à une tristesse coupable dans l'affliction.

2. Celui qui est privé de la lumière peut tomber dans toute sorte de fautes, tandis que celui qui a vu la lumière dans la lumière de Dieu, est capable d'arriver à une grande perfection. Il avance avec zèle, et [893] améliore sa vie par la sainte haine de lui-même et par l'amour de la vertu; sans cela, sa vie serait imparfaite et corrompue. C'est en considérant mon cher Père, combien cette lumière est nécessaire, que je vous disais combien je désire vous voir éclairé d'une vraie et parfaite lumière. Oui, mon âme le désire avec la même ardeur qu'elle désire sortir elle-même des ténèbres pour s'unir et se conformer à la lumière. Je vous demande pour l'amour de Jésus crucifié et de Marie, sa douce Mère, de vous appliquer autant que vous le pourrez, à accomplir en vous la volonté de Dieu et le désir de mon âme, qui alors sera bien heureuse.

3. Il n'est plus temps de dormir; il faut secouer le sommeil de la négligence, et dissiper l'aveuglement de l'ignorance pour épouser réellement la Vérité avec l'anneau de la très sainte Foi. Il faut annoncer la vérité, et ne jamais la taire par crainte; il faut au contraire être prêt a donner généreusement sa vie, s'il en est besoin, et s'enivrer du sang de l'humble Agneau sans tache, qu'on puise sur le sein de sa douce Épouse, la sainte Église. Nous la voyons maintenant toute démembrée, mais j'espère que l'éternelle et souveraine bonté de Dieu guérira ses membres de leur infirmité; ils répandront la bonne odeur, et ne seront plus corrompus. Ils seront renouvelés sur les épaules des vrais serviteurs de Dieu, qui aiment la vérité au milieu des fatigues, des sueurs, des larmes; oui, nous recevrons le soulagement de nos peines par la joie que nous causera le renouvellement de cette douce Epouse. Mais silence, mon âme, ne parle plus. Je ne veux pas, mon très cher [894] Père, me mettre à vous dire ce qu'il serait bien difficile d'écrire ou de raconter; mon silence doit vous montrer ce que je veux dire. Je termine. J'ai un grand désir de vous voir revenir dans ce jardin, afin que vous aidiez à en arracher les épines. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.








Lettre n. 146, AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE

CXLVI (100). - AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre de Saint-Dominique, à Pise. - Elle l'encourage dans les difficultés qu'il rencontre pour accomplir sa mission.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE




1. Mon très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir désormais sortir de l'enfance et devenir homme parfait, renonçant à la douceur du lait pour vous nourrir du pain des forts. Car l'enfant qui se nourrit de lait est incapable de combattre sur le champ de bataille; il n'aime qu'à jouer avec ses semblables. De même l'homme qui reste dans l'amour de lui-même ne se plaît qu'à goûter le lait des consolations spirituelles et temporelles; il se réjouit comme un enfant avec ceux qui lui ressemblent; mais quand il devient homme en quittant la tendresse et l'amour de lui-même, il se [895] nourrit de pain avec la bouche du saint désir, et il le broye avec les dents de la haine et de l'amour; et plus il est dur et épais, plus il l'aime. Oh! combien s'estime heureuse son âme, lorsqu'il voit ses gencives saigner! Il est devenu fort, et comme fort, il converse avec les forts; il est ferme, grave, réfléchi. I! court avec eux sur le champ de bataille. et son unique plaisir est de combattre pour la vérité; son bonheur est de souffrir, et de se glorifier avec l'ardent saint Paul, au milieu des tribulations nombreuses qu'il supporte pour la Vérité.

2. Ceux qui refusent ainsi le lait font briller en eux les stigmates du Christ, dont ils suivent la douce doctrine. Ceux-là trouvent toujours le calme au milieu de la tempête; ils goûtent une grande douceur dans l'amertume; avec une marchandise vile et petite, ils acquièrent des richesses infinies. Plus ils sont frappés et déchirés par le monde, plus ils sont parfaitement unis a Dieu; plus ils sont poursuivis par le mensonge; plus ils se réjouissent dans la vérité. En souffrant la faim, la nudité, les coups, les injures et les outrages, ils s'engraissent davantage de la nourriture immortelle. Ils sont revêtus du feu de la divine charité, et perdent la nudité de l'amour-propre, qui dépouille l'âme de toute vertu, et ils trouvent leur gloire dans la honte et les affronts. Le pain qu'ils mangent est grossier, mais non pas sec; car s'il était sec, les dents ne le broieraient qu'avec beaucoup de peine et avec peu de profit; c'est pour cela qu'ils le trempent dans le sang de Jésus crucifié, dans la fontaine de son côté sacré. Tout enivrés d'amour, ils courent mettre le pain aigri des tribulations dans ce [896] précieux sang. Ils ne cherchent autre chose que les moyens de rendre gloire et honneur au nom de Dieu, et parce qu'ils voient que c'est au milieu des épreuves que se montre mieux la vertu et que l'âme glorifie Dieu davantage, ils les embrassent avec ardeur, et ils aiment mieux s'unir à Jésus crucifié par la peine que par la jouissance.

3. Ainsi donc, mon doux et bien-aimé Père, quittons, en nous repentant, le sommeil de la négligence, et soyez reconnaissant des grâces et des bienfaits anciens et nouveaux que vous avez reçus de Dieu et de la douce Vierge Marie (Le B. Raymond avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Il composa en son honneur un traité sur le Magnificat.); car c'est par son moyen, j'en suis persuadée, que vous avez reçu cette grâce nouvelle. Dieu a voulu par ce bienfait vous faire connaître l'ardeur de sa charité, à laquelle vous devez, à la lumière de la très sainte Foi, vous abandonner plus largement, plus généreusement pour son honneur et pour l'exaltation de la sainte Eglise et du vrai Vicaire de Jésus-Christ, le Pape Urbain VI. Dilatez-vous dans l'espérance, vous confiant dans la Providence et dans le secours de Dieu, sans aucune crainte servile, et non pas dans l'homme ou dans vos moyens. Il a voulu aussi que vous connaissiez votre imperfection, vous montrant que vous êtes encore un enfant à la mamelle, et non pas un homme qui se nourrit de pain; s'il avait vu que vous aviez des dents pour en manger, il vous on aurait donné comme à vos autres compagnons (Le compagnon du B. Raymond avait été fait prisonnier; lui seul avait pu échapper aux embûches des partisans de l'antipape Clément VII.). Vous n'étiez pas [897]encore digne de combattre sur le champ de bataille; vous avez été mis par derrière comme un enfant; vous avez fui volontiers, et vous vous êtes réjoui de la grâce que Dieu accordait à votre faiblesse.

4. O mon pauvre Père! quel bonheur pour votre et pour la mienne, si avec votre sang vous aviez consolidé une pierre de la sainte Eglise par amour du Sang! Nous avons vraiment bien sujet de gémir en voyant que notre peu de vertu nous a privés d'un si grand bien; Ah! perdons nos dents de lait, et tâchons d'avoir les bonnes dents de la haine et de l'amour. Prenons la cuirasse de la charité et le bouclier de la très sainte Foi, et courons comme des hommes faits sur le champ de bataille; soyons fermes avec une croix devant et une croix derrière, afin que nous ne puissions pas fuir. En allant ainsi forts et armés, nous ne serons plus éloignés du combat. Afin que Dieu nous fasse cette grâce, à vous, à moi et aux autres, commençons aujourd'hui à lui offrir nos larmes avec un ardent désir, pour le remercier des bienfaits qu'il vient de nous accorder, et pour pleurer notre Imperfection qui nous a privés d'un si grand bonheur. Plongez-vous dans le sang de Jésus crucifié; baignez-vous dans ce sang, rassasiez-vous de ce sang, enivrez-vous de ce sang, revêtez-vous de ce sang, gémissez sur vous dans ce sang, réjouissez-vous dans ce sang, croissez et fortifiez-vous dans ce sang. Perdez votre faiblesse et votre aveuglement dans le sang de l'Agneau sans tache; et courez au grand jour [898] comme un vaillant chevalier pour chercher l'honneur de Dieu, le bien de la sainte Église et le salut des âmes dans le Sang. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.






Lettre n. 147, A FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE

CXLVII (101). - A FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE, des Frères Prêcheurs, à Gênes.- Il faut se consacrer au service de Dieu et de l'Église avec zèle et sans aucune crainte humaine.



AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE




1. Mon très cher Père dans le Christ le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en vous la lumière de la très sainte Foi. Cette lumière nous montre la voie de la vérité; et sans cette lumière, aucun exercice, aucun désir, aucune oeuvre ne porterait du fruit et n'atteindrait le but que nous nous sommes proposé tout ce que nous ferions serait imparfait, et nous n'avancerions pas dans la charité de Dieu et de prochain. La raison est, il me semble, que l'amour est la mesure de la foi, et la foi la mesure de l'amour. Celui qui aime est toujours fidèle à celui qu'il aime, et il le sert fidèlement jusqu'à la mort. C'est ce qui me fait voir que je n'aime pas véritablement Dieu et les créatures pour Dieu; car, si je l'aimais véritablement, [899] je lui serais si fidèle, que je mourrais mille fois par jour, s'il le fallait et si je le pouvais, pour la gloire et l'honneur de son nom; je ne manquerais jamais de foi, et je m'appliquerais à souffrir pour l'amour de Dieu, de la vertu et de la sainte Eglise. Je croirais que Dieu serait mon secours et mon défenseur, comme il l'était des glorieux martyrs qui allaient avec joie au supplice. Si j'étais fidèle, je serais persuadé que Dieu est pour moi ce qu'il a été pour eux, que sa puissance n'est pas affaiblie, et qu'il peut, qu'il sait, qu'il veut pourvoir à toutes mes nécessités. Mais, parce que je ne l'aime pas, je ne me confie pas véritablement en lui; la crainte sensuelle qui est en moi me montre que mon amour est tiède, que la lumière de la foi est obscurcie par les infidélités contre mon Créateur et par ma présomption. Je le confesse et je ne le nie pas, cette racine n'est pas encore arrachée de mon âme, et c'est ce qui arrête les oeuvres que Dieu veut me confier, et qui les empêche d'atteindre le but utile et glorieux pour lequel Dieu les avait fait commencer.

2. Hélas hélas! Seigneur, malheur à moi, misérable! Serai-je donc ainsi toujours, en tout lieu, en toute occasion? Fermerai-je ainsi toujours, par mon infidélité, le chemin à votre providence? Oui; certainement, si, dans votre miséricorde, vous ne me détruisez et vous ne me refaites de nouveau. Eh bien, Seigneur, détruisez-moi, brisez la dureté de mon coeur, pour que je ne sois plus un obstacle à vos oeuvres. Et vous, mon très cher Père, je vous conjure de prier avec instance, pour que vous et moi, nous nous anéantissions dans le sang de l'humble [900] Agneau, qui nous rendra forts et fidèles; nous sentirons le feu de la divine charité, nous ferons le bien avec sa grâce, au lieu de tout ruiner et de tout gâter. Nous montrerons ainsi que nous sommes fidèles à Dieu, que nous nous confions en son secours, et non pas en notre savoir et en celui des hommes.

3. Avec cette même foi nous aimerons la créature, parce que, comme la charité du prochain procède de la charité de Dieu, la foi commune et particulière procède de l'amour que nous devons avoir pour toutes les créatures. Il y a une foi générale et une foi pour ceux qui s'aiment plus intimement, comme il y a, outre l'amour général, un amour particulier entre nous; et cet amour prouve la foi; il la montre tellement, qu'il est impossible à l'un de croire et de comprendre que l'autre ne désire pas uniquement son bien, et ne le cherche avec zèle et persévérance auprès de Dieu et des créatures, voulant toujours en lui la gloire du nom de Dieu et l'utilité de son âme, sollicitant toujours le secours divin pour que, si le fardeau augmente, sa force et son courage augmentent aussi. Celui qui aime a cette foi, et rien ne peut jamais la diminuer, ni la parole des créatures, ni les illusions du démon, ni les changements de lieu; et celui qui agit autrement montre qu'il n'a pour Dieu et pour le prochain qu'un amour imparfait.

4. Il me semble, d'après ce que j'ai appris par votre lettre, que vous avez souffert bien des combats intérieurs par l'artifice du démon et par votre passion sensitive; il vous a semblé que le fardeau était au-dessus de vos forces, et que je vous avais trop jugé à ma mesure. Vous avez pensé aussi que mon affection [901] pour vous était diminuée; mais vous vous trompiez, et vous avez montré que la charité avait augmenté en moi, tandis qu'elle était diminuée en vous; car j'ai pour vous le même amour que j'ai pour moi-même, et j'espérais d'une foi vive que la bonté de Dieu suppléerait à ce qui manquait de votre part. Mais il n'en a pas été ainsi, car vous avez su trouver le moyen de jeter par terre le fardeau qui vous gênait, pour retomber dans la faiblesse et l'infidélité. Je m'en suis très bien aperçue, et il serait à désirer que j'aie été seule à le remarquer. Ainsi, je vous ai montré que mon amour pour vous augmente, au lieu de diminuer. Mais comment expliquer que votre ignorance ait pu donner lieu à la moindre de ces peines? Comment avez-vous jamais pu croire que je voulais autre chose que la vie de votre âme? Où est la foi que vous aviez toujours, et que vous devez avoir? Qu'est devenue cette assurance où vous étiez que tout ce qui arrive a été vu et décidé en la présence de Dieu, non seulement dans les grands événements mais dans les plus petites circonstances?

5. Si vous aviez été fidèle, vous n'auriez pas été vacillant et craintif avec Dieu et avec moi; mais, comme un fils obéissant et plein de zèle, vous auriez avancé, et vous auriez fait ce que vous pouviez faire; et, si vous n'aviez pas pu marcher droit, vous auriez marché avec les pieds et les mains; si vous n'aviez pas pu voyager comme un religieux, vous auriez voyagé comme un pèlerin; si vous n'aviez pas eu d'argent, vous auriez demandé l'aumône. Cette obéissance fidèle aurait plus avancé les choses en la [902] présence de Dieu et dans le coeur des hommes que toute la prudence et toutes les précautions humaines. Ce sont mes péchés qui m'ont empêchée de la voir en vous. Je sais bien cependant que s'il y a eu de la faiblesse, vous avez toujours ou un saint et bon désir de mieux accomplir la volonté de Dieu et celle du Pape Urbain VI, le Christ de la terre. Je n'aurais pas voulu que vous fussiez arrêté, mais que vous eussiez poursuivi votre ennemi de la manière et par la voie qui vous étaient indiquées. Moi, j'étais, jour et nuit, occupée de Dieu et de beaucoup d'autres affaires qui n'ont pas réussi par le peu de zèle de ceux qui devaient les faire, mais surtout par mes iniquités, qui empêchent tout bien. Hélas! aussi nous voyons avec angoisse croître et nous inonder les offenses contre Dieu, et je vis dans la douleur, demandant à la Miséricorde divine de retirer au plus tôt de cette vie ténébreuse.

6. Nous voyons que dans le royaume de Naples (La reine Jeanne de Naples avait fait à Urbain VI des promesses qu'elle ne tint pas, et le schisme désola son royaume. Voir la lettre XXXVIII.) cette dernière ruine est pire que la première, et tant de maux se préparent, (lue Dieu y portera remède; car sa bonté, à côté du mal, nous montre le remède que nous devons prendre; mais, comme je l'ai dit, l'abondance de mes fautes est un obstacle au bien. J'aurai à ce sujet beaucoup de choses à vous dire, si avant de vous revoir, je ne recevais pas la grâce précieuse de quitter la terre. Oui, je vous dis que j'aurais voulu pour tout au monde que vous eussiez continué votre route. Je ne m'en trouble pas cependant [903], parce que je suis persuadée que rien n arrive sans un dessein secret de Dieu. Ma conscience est en paix, car j'ai fait tout ce que je pouvais faire pour qu'on envoyât quelqu'un au roi de France. Que la clémence du Saint-Esprit fasse ce que nous n'avons pas fait, nous ses mauvais ouvriers. Quant à l'ambassade au roi de Hongrie (Louis, roi de Hongrie, auquel est adressée la lettre XLII.), elle était très goûtée par le Saint-Père, et il avait décidé que vous et vos autres compagnons en seriez chargés. Je ne sais ce qui l'a fait changer, et il veut que vous restiez où vous êtes, et que vous fassiez tout le bien possible. Je vous prie d'être sans inquiétude.

7. Abandonnez-vous vous-même, et renoncez à votre propre sens et à la consolation. Poussons des gémissements sur ces morts, et que les liens du saint désir et de l'humble prière enchaînent les mains de la Justice divine, le démon et la concupiscence. Nous nous sommes offerts comme des morts dans le jardin de la sainte Eglise et au Christ de la terre, qui est le patron de ce jardin: agissons donc comme des morts. Un mort ne voit pas, n'entend pas, ne sent pas. Efforcez-vous de vous tuer avec le glaive de la haine et de l'amour, et alors vous n'entendrez pas les injures, les outrages, les reproches du monde, que les persécuteurs de la sainte Église veulent vous adresser. Vos yeux ne verront pas les choses qui semblent impossibles, ni les peines qui pourraient en résulter; mais ils verront à la lumière de la Foi, que, par Jésus crucifié, toute chose est possible, et que Dieu ne nous impose jamais un fardeau au-dessus [904] de nos forces. Nous devons nous réjouir quand nous recevons de grands fardeaux, parce qu'alors Dieu nous donnera le don de forcé. C'est avec l'amour de la souffrance que se perd le sentiment de la douleur. Ainsi, nous serons morts, et nous vivrons comme des morts dans ce jardin. Oh! si je voyais cela, que mon âme serait heureuse!

8. Je vous le dis, mon doux Père, que nous le voulions ou non, le temps actuel nous invite à mourir; ne soyez donc plus vivant, détruisez la peine par la peine, et augmentez en vous le saint désir de souffrir, car notre vie se passe dans les angoisses du désir. Donnons volontairement notre corps en pâture aux bêtes, c'est-à-dire livrons-nous volontairement, par amour de la vertu, aux langues et aux mains des méchants, comme l'ont fait ceux qui, morts à eux-mêmes, ont travaillé dans ce doux jardin, et l'ont engraissé de leur Sang, après l'avoir arrosé d'abord de leurs sueurs et de leurs larmes Et nous, que notre vie est douloureuse! car nous ne l'avons pas arrosé de nos pleurs, et nous n'avons pas été jugés dignes d'y verser notre sang. Je ne veux plus qu'il en soit ainsi; il faut renouveler notre vie et augmenter l'ardeur de nos désirs.

9. Vous me demandez de prier la Bonté divine qu'elle vous donne l'ardeur de saint Vincent, de saint Laurent, du doux saint Paul et du Disciple bien-aimé, et vous me dites qu'alors vous ferez de grandes choses, et que je m'en réjouirai; j'en bénis la Vérité, car sans cette ardeur, vous ne ferez rien, ni petite ni grande chose, et vous ne serez pas ma joie. C'est parce que je le pense et que j'en ai eu la [905] preuve, que j'ai senti croître mon désir et ma sollicitude en la douce présence de Dieu, et si vous aviez été près de moi, je vous aurais montré qu'il en est ainsi, et je vous aurais donné autre chose que des paroles. Je me réjouis, et je yeux que vous vous réjouissiez parce que ce désir s'est augmenté. Dieu voudra l'accomplir en vous et en moi, parce qu'il exauce les vrais et saints désirs, pourvu que vous ouvriez l'oeil de l'intelligence à la lumière de la sainte Foi, afin de connaître véritablement la volonté de Dieu; en la connaissant vous ramerez, en l'aimant vous serez fidèle, et votre coeur ne sera obscurci par aucun artifice du démon.

10. En étant fidèle, vous ferez de grandes choses pour Dieu, et vous mènerez à fin les affaires qu'il vous confiera; et ce ne sera pas votre faute si elles ne réussissent pas parfaitement. Avec cette lumière, vous serez prudent, modeste, grave dans vos paroles, vos relations, et dans toutes vos actions et votre conduite; mais, sans cette lumière, vous serez tout le contraire, et rien ne vous réussira. C'est parce que je sais qu'il en est ainsi que j'ai désiré voir en vous la lumière de la très sainte Foi, et que je veux que vous l'ayez. Je le veux, car j'aime votre âme plus que vous ne pouvez le comprendre, et je désire avec un désir extrême vous voir arriver à la perfection c'est pourquoi je vous en conjure, et je voudrais bien pouvoir vous y forcer. Je vous fais des reproches pour que vous rentriez continuellement en vous-même; je m'applique et je m'appliquerai à vous faire prendre le fardeau des parfaits pour l'honneur de Dieu, et pour obtenir de sa bonté de vous faire parvenir [906] au terme de la perfection, c'est-à-dire de vous faire répandre votre sang dans la Sainte Église, que la sensualité le veuille ou non, car elle doit obéir. Perdez-vous dans le sang de Jésus crucifié, et supportez mes défauts et mes paroles avec une bonne patience; et, quand on vous montrera vos défauts, réjouissez-vous, et remerciez la Bonté divine, qui vous a donné quelqu'un qui s'occupe de vous et qui veille pour vous en Sa présence.

11. Vous m'écrivez que l'antéchrist et ses membres cherchent avec ardeur à s'emparer de vous; mais vous ne pouvez douter que Dieu ne soit assez fort pour leur ôter la lumière et le pouvoir nécessaires à l'accomplissement de leur désir; vous devez aussi penser que vous n'êtes pas digne d'un si grand bonheur, et vous devez, par conséquent, être sans crainte. Soyez persuadé que la douce Marie et la Vérité seront toujours pour vous. Je ne suis qu'une vile esclave sur cette terre, où le sang des martyrs a coulé par amour du Sang. Vous m'y avez laissée, et vous avez été avec Dieu; mais je ne casserai jamais de travailler pour vous. Je vous conjure de ne pas me donner, par votre conduite, sujet de gémir et de rougir de vous en présence de Dieu. Vous êtes un homme cri me promettant d'agir et de souffrir pour l'honneur de Dieu; mais ne soyez pas une femme lorsqu'il faudra réaliser vos promesses, et que je puisse me recommander de vous à Jésus crucifié et à Marie. Prenez garde qu'il vous arrive ce qui est arrivé à l'abbé de Saint-Antime par crainte, ou sous prétexte de ne pas tenter Dieu, il a quitté Sienne, et il est venu à Reine, croyant fuir la prison [907] et être en sûreté; il a été mis en prison; et il a souffert ce que vous savez. Ainsi sont trompés les coeurs pusillanimes. Soyez donc courageux, et affrontez la mort. Je vous prie de me pardonner, si je vous ai dit quelque chose contraire à l'honneur de Dieu et au respect que je vous dois; l'amour sera mon excuse. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous demande votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour. [908]








Lettre n. 148, A MAITRE RAYMOND DE CAPOUE

CXLVIII (102).-A MAITRE RAYMOND DE CAPOUE, de l'Ordre des Frères Prêcheurs.- De la constance au milieu des tribulations. - Elle lui raconte ses combats, et lui fait ses dernières recommandations.



AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE




1. Très cher et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une colonne nouvellement dressée dans le jardin de la sainte Église. Soyez l'époux fidèle de la Vérité, comme vous devez l'être, et alors j'estimerai bienheureuse mon âme. Oui, je ne veux pas que vous détourniez la tête pour aucune adversité, aucune persécution; mais je veux que vous vous glorifiez dans l'adversité, parce que c'est en souffrant que nous montrons notre amour et notre constance; nous n'avons que ce moyen de rendre gloire à Dieu. C'est maintenant, très cher Père, qu'il faut se perdre entièrement et [909] ne plus penser à soi, comme le faisaient les glorieux ouvriers qui étaient prêts à sacrifier leur vie avec tant d'amour et de désir, et qui arrosaient le jardin de leur sang, offrant sans cesse à Dieu leurs humbles prières et leurs souffrances jusqu'à la mort. Prenez garde que je ne vous voie timide et craignant votre ombre; mais combattez généreusement, et ne secouez jamais le joug de l'obéissance que vous a imposé le Souverain Pontife. Faites aussi dans l'Ordre ce que vous verrez être à l'honneur de Dieu, car c'est ce que demande de vous sa bonté; il ne vous a pas placé là pour autre chose. Considérez dans quelles nécessités nous voyons la sainte Eglise: la voilà seule, abandonnée, comme je vous l'ai écrit dans une autre lettre; et quand l'épouse est abandonnée, l'époux l'est aussi.

2. O mon très doux Père, je ne vous cacherai pas les grands mystères de Dieu, mais je vous les raconterai le plus brièvement que je pourrai, et autant que la faiblesse de ma langue le permettra. Je vous dirai aussi ce que je veux que vous fassiez; mais ne vous affligez pas de ce que je vous dirai, car je ne sais ce que la Bonté divine fera de moi, si je resterai ou si elle m'appellera. Mon Père, mon Père, mon Fils bien-aimé, Dieu a fait de si grandes choses depuis le jour de la Circoncision jusqu'ici, qu'il me serait impossible de vous les faire connaître. Mais laissons cette époque, et venons au dimanche de la sexagésime, jour auquel arrivèrent les choses que je vous écris en peu de mots (Le dimanche de la Sexagésime était le 29 janvier, en 1380.) Je ne comprends [912] pas qu'on puisse jamais résister à un pareil accident. La douleur de coeur était si grande, que mon vêtement était déchiré. Je succombais, et je m'agitais dans la chapelle comme une personne en convulsion; et celui qui aurait voulu me retenir m'aurait ôte la vie. Le lundi soir, j'étais pressée d'écrire au Christ de la terre et à trois cardinaux; je me fis aider, et j'allai dans ma cellule; mais quand j'eus écrit au Christ de la terre (Cette lettre est la XXIIe). Il me fut impossible d'écrire davantage, tant étaient grandes les douleurs de mon corps. Peu de temps après commencèrent les attaques terribles des démons qui me bouleversaient; ils étaient furieux contre moi, comme si moi, qui ne suis qu'un ver de terre, je leur avais arraché des mains ce qu'ils avaient possédé pendant longtemps dans la sainte Eglise (Vie de Sainte Catherine, IIe p., ch.2 ). Et la terreur qui se joignait à mes souffrances corporelles était si grande, que je voulais fuir de la cellule et aller à la chapelle, comme. Si la cellule était cause de mes peines.

3. Je me levai donc, et, ne pouvant marcher, je m'appuyais sur mon fils Barduccio; mais aussitôt je fus renversée, et quand je fus par terre, il me sembla que mon âme avait quitté mon corps, non pas comme lorsqu'elle le quitta en effet, et que je goûtais le bonheur des bienheureux en jouissant avec eux du souverain Bien; mais alors il me semblait que j'étais une chose distincte et séparée; mon corps ne paraissait pas être à moi, mais à un autre, et mon âme, en voyant la souffrance de celui qui était avec moi [913], voulait savoir si je pouvais me servir du corps pour lui dire. Mon fils, ne crains rien. Mais je vis que la langue et les autres membres étaient incapables d'agir, comme ai le corps eût été privé de vie. Je laissai donc le corps où il était, et l'intelligence se fixa dans l'abîme de la Trinité. La mémoire était pleine du souvenir des besoins de la sainte Église et de tout le peuple chrétien; je criais en la présence de Dieu, et je demandais avec confiance son secours, lui offrant des désirs, et lui faisant violence par le sang de l'Agneau et par les peines qu'il avait endurées. Je demandais avec tant d'instance, qu'il me semblait certain qu'il ne rejetterait pas ma demande; je le priais ensuite pour tous, le conjurant d'accomplir en vous sa volonté et mes désirs. Puis je le suppliais de me délivrer de la damnation éternelle; et je restai ainsi tant de temps que toute la communauté me pleurait comme morte.

4. Cependant la terreur des démons s'était dissipée, et l'humble Agneau vint s'offrir à mon âme en disant: " Sois persuadée que je satisferai tes désirs et ceux de mes autres serviteurs; je veux que tu voies que je suis un bon maître. J'agis comme le potier qui défait, refait ses vases à son bon plaisir; je défais et refais mes vases. C'est pourquoi j'ai pris le vase de ton corps, et je le refais dans le jardin de la sainte Eglise; il sera autre que par le passé. " Et la Vérité me pressait par des grâces et des paroles que je ne dis pas. Mon corps commença un peu à respirer, et à montrer que l'âme était revenue dans son vase. J'étais alors remplie d'admiration, et il me resta une si grande douleur au coeur que je la ressens encore [914]. Je perdis alors toute joie, toute consolation, toute force; et lorsqu'on me porta dans la chambre qui est au-dessus, elle me parut pleine de démons qui commencèrent à me livrer un combat, le plus terrible que j'ai jamais éprouvé, puisqu'ils voulaient me faire croire que ce n'était pas moi qui étais dans mon corps, mais que c'était un esprit immonde. J'invoquais alors le secours divin avec une tendresse extrême; je ne refusais pas la fatigue, mais je disais: " Mon Dieu, venez à mon secours; Seigneur, hâtez vous de me secourir. Vous avez permis que je sois seule dans ce combat sans l'assistance du Père de mon âme, et j'en suis privée par mon ingratitude. "

5. Deux nuits et deux jours se passèrent dans ces tempêtes, mais mon esprit et mon désir ne changeaient pas; mon âme était toujours unie à son objet, mais mon corps semblait réduit à rien. Le jour de la Purification, je voulus entendre la messe, et alors tous les mystères furent renouvelés en moi. Dieu me montrait le grand danger qui menaçait, comme on le vit ensuite; car Rome était prête à se révolter, et on n'entendait que des injures et des outrages; mais Dieu a bien voulu adoucir les coeurs, et je crois que tout se terminera bien. Dieu aussi m'ordonna pour tout le temps de la sainte Quarantaine de faire offrir les désirs de toute la communauté, et de faire célébrer la messe devant elle, à la seule intention de la sainte Eglise, Je devais aussi tous les matins, à l'aurore, entendre une messe; vous savez que c'était pour moi une chose impossible, mais en lui obéissant tout est possible. Le désir était si fort, que la mémoire ne pouvait retenir, l'intelligence comprendre [915], et la volonté souhaiter autre chose. Non seulement elle refuse tout ce qui est ici-bas, mais, dans ses rapports avec les bienheureux, l'âme ne peut pas, ne veut pas se plaire dans leur bonheur, mais seulement dans cette faim qu'ils ont, et qu'ils avaient lorsqu'ils étaient pèlerins et voyageurs de cette vie. C'est dans ce sentiment et dans d'autres, que je ne puis vous exprimer, que se consume et s'écoule ma vie unie à cette douce Épouse et aux glorieux martyrs qui ont arrosé cette voie de leur sang. Je pria la Bonté divine qu'elle me fasse bientôt voir le salut de son peuple.

6. Quand vient l'heure de tierce, je finis d'entendre la messe, et vous me verriez aller comme une morte a Saint-Pierre. Je me mets alors de nouveau a travailler dans le vaisseau de la sainte Église, et je reste ainsi jusqu'à l'heure des vêpres; je ne voudrais pas quitter ce lieu ni le jour ni la nuit, jusqu'à ce que je voie le peuple un peu calme et réconcilié avec son Père. Mon corps ne prend aucune nourriture, pas même une goutte d'eau, et ses douces souffrances sont si grandes, qu'il n'en a jamais enduré de semblables, et que ma vie ne tient plus qu'a un fil. Maintenant, je ne sais ce que la Bonté divine voudra faire de moi; quant a ce que j'éprouve, je ne dis pas que j'ignore sa volonté; mais quant à ce que je souffre dans mon corps, il me semble que je dois le couronner par un nouveau martyre dans la douceur de mon âme, c'est-à-dire dans la sainte Église. Peut-être ensuite il me fera ressusciter avec lui; il mettra une fin, un terme a mes misères et aux angoisses de mon désir, ou il prendra les moyens ordinaires de [917] réparer mon corps. J'ai prié et je prie, sa miséricorde d'accomplir sa volonté en moi, et de pas vous laisser orphelins, vous et les autres, mais de vous diriger toujours dans la voie de la doctrine de la Vérité avec une vraie et parfaite lumière; je suis persuadée qu'elle le fera.

7. Je vous en prie et je vous en conjure, vous mon Père et mon Fils, qui m'a été donné par la douce Vierge Marie, si vous apprenez que Dieu a jeté les regards de sa miséricorde sur moi, efforcez-vous de renouveler votre vie, et de mourir a tout sentiment personnel pour vous consacrer tout entier au vaisseau de la sainte Église. Soyez toujours réservé dans vos relations. Vous pourrez jouir bien peu de votre cellule, mais je veux que vous ayez et que vous portiez toujours avec vous la cellule de votre coeur; car, vous le savez bien, tant que nous y sommes renfermés, l'ennemi ne peut nous nuire. Que tout ce que vous ferez soit ainsi dirigé et réglé selon Dieu. Je vous prie encore de mûrir votre coeur avec une vraie et sainte prudence; que votre vie soit exemplaire aux yeux des séculiers, et qu'elle ne se règle jamais sur les usages du monde. Que votre générosité envers les pauvres, et la pauvreté volontaire que. vous avez toujours pratiquée, se renouvellent et se rajeunissent en vous avec une vraie et parfaite humilité. Qu'aucune position, aucun honneur que Dieu vous donnera, ne la ralentissent jamais en vous; enfoncez-vous au contraire de plus en plus dans la vallée de cette humilité. Aimez la table de la très sainte Croix, et prenez-y la nourriture des âmes en vous livrant aux veilles saintes, aux humbles et continuelles [917] prières, en célébrant tous les jours la messe, si vous n'en êtes pas absolument empêché. Fuyez les conversations inutiles et légères; soyez et montrez-vous toujours grave dans vos paroles et votre conduite. Rejetez toute faiblesse pour vous-même et toute crainte servile, parce que la sainte Église n'a pas besoin de ceux qui sont ainsi, mais de personnes cruelles pour elles-mêmes et dévouées à son service.

8. Ce sont les choses auxquelles je vous conjure de vous appliquer. Je vous demande aussi de recueillir le livre et les écrits que vous trouverez de moi, vous, frère Barthélemy, frère Thomas et le Maitre (Les personnes que sainte Catherine nomme ici sont Frère Barthélemy de Sienne, qui fut un témoin du procès de Venise, frère Thomas Nacci Caffarini, qui a écrit un supplément à la légende du B. Raymond, ou bien frère Thomas, son confesseur. Celui qu'on appelait le Maître était Jean Tantucci, ermite de Saint-Augustin. Messire Thomas était Thomas Buonoconti, disciple de la sainte, ou Thomas de la Pierre, secrélaire d'Urbain VI.) et vous en ferez ce que vous croirez le plus utUe à la la gloire de Dieu. Vous vous entendrez aussi avec messire Thomas, auprès de qui j'ai trouvé quelque assistance. Je vous confie aussi cette famille, pour que vous en soyez autant que vous le pourrez le pasteur, le père; conservez-la dans les liens de la charité et de l'union parfaite, pour qu'elle ne soit pas dispersée comme des brebis sans pasteur. Pour moi, j'espère leur être plus utile après ma mort que pendant ma vie.

9. Je prierai l'éternelle Vérité de répandre sur vous toute la plénitude des grâces et des dons qu'elle [919] eût versés sur mon âme, afin que vous soyez des flambeaux placés sur le candélabre. Je vous prie de demander a l'éternel Epoux qu'il me fasse accomplir généreusement sa volonté, et qu'il me pardonne la multitude de mes fautes. Et vous, je vous prie aussi de me pardonner la désobéissance, le manque de respect, la peine et les chagrins dont je suis coupable envers vous, ainsi que le peu de zèle que j'ai eu pour notre salut. Je vous demande votre bénédiction; priez avec ardeur pour moi, et faites prier pour l'amour de Jésus crucifié. Pardonnez-moi si je vous ai écrit des choses qui vous affligent; je ne vous les écris pas pour vous affliger, mais parce que je suis dans le doute, et que je ne sais pas ce que la Bonté de Dieu fera de moi; je veux avoir rempli mon devoir. Ne vous chagrinez pas de ce que nous sommes corporellement séparés l'un de l'autre. Vous m'auriez été certainement d'une grande consolation, mais j'ai une plus grande consolation, une plus grande joie encore de voir les fruits que vous produisez dans la. sainte Église, et je vous conjure de travailler avec plus de zèle que jamais, parce que jamais les besoins n'ont été si grands; ne cédez a aucune persécution sans la permission de notre Seigneur le Pape. Courage, courage dans le Christ, le doux Jésus, il ne faut jamais se laisser abattre. Je ne vous dis pas autre chose. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour [919].









Catherine de Sienne, Lettres - Lettre n. 143, AU FRERE RAYMOND DE CAPOUE