Vie Ste Catherine de Sienne - CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CATRERINE REMPORTE UNE DERNIÉRE ET DÉCISIVE VICTOIRE.


ELLE REÇOIT L'HABIT SI LONGTEMPS DESIRE DU BIENHEUREUX DOMINIOUE.




Après la victoire que nous venons de raconter, notre vierge, rendue à ses saints exercices accoutumés, les reprit avec d'autant plus de ferveur qu'elle se voyait en butte aux vexations plus pressantes et plus continues de l'ennemi du genre humain. C'était tous les Jours des gémissements tous les jours des larmes sa voix allait frapper sans cesse aux oreilles de Dieu. Elle voulait ainsi mériter de recevoir cet habit si longtemps désiré que lui avait promis l'aimable Patriarche, le bienheureux Dominique, interprète de la miséricorde d'en-haut. Elle n'oubliait pas cette promesse et ne croyait pas du reste que son voeu de virginité fût complètement à l'abri des vexations de sa famille tant qu'elle n'aurait pas revêtu ce saint habit. Elle savait bien qu'une fois cet habit reçu on ne l'ennuierait plus avec des projets de mariage et qu'on lui permettrait de vaquer plus librement au service de son Époux. En même temps qu'elle pressait ses parents pour obtenir leur consentement elle demandait instamment aux Soeurs de la Pénitence du bienheureux Dominique, vulgairement appelées dans cette cité " les Mantelées " de bien vouloir l'accepter dans leurs rangs et lui donner le costume de leur sainte religion.

Lapa surtout n'acceptait pas de bon coeur ce projet et, sans donner de réponse négative, elle cherchait toujours quelque moyen de faire abandonner à sa fille tant d'austérités. A cet effet, elle résolut d'aller passer quelque temps aux bains et d'y emmener Catherine. Elle pensait, en lui procurant cette occasion de refaire ses forces et de soulager son corps, l'arracher aux rigueurs de sa pénitence. Je pense qu'il y avait bien là aussi quelque artifice de l'antique serpent, qui faisait tous ses efforts pour enlever cette fervente épouse aux baisers de son éternel Époux. C'est lui qui enseignait toutes ces ruses à la simplicité de Lapa.

Mais contre le Seigneur nul conseil ne saurait prévaloir. L'épouse du Christ était de tous côtés munie d'âmes de victoire avec lesquelles elle faisait tourner à son avantage et à la ruine de l'ennemi toutes ces embûches. Au milieu des plaisirs des bains, elle trouva un nouveau moyen d'affliger son propre corps. Feignant de vouloir mieux profiter du bain, elle s'approchait des canaux conducteurs de l'eau sulfureuse et, supportant patiemment le jet d'eau bouillante sur sa chair nue et délicate, elle tourmentait ainsi longtemps sou corps plus qu'en le frappant avec une chaîne de fer. Il me revient maintenant en mémoire qu'un jour où devant elle sa mère me parlait de ces bains, Catherine me raconta à voix basse ce que je viens d'écrire. Elle ajoutait que, pour être plus libre, elle avait dit à Lapa qu'elle tenait à se baigner quand tout le monde s'était retiré, et ainsi faisait-elle. Elle savait bien qu'en présence de sa mère pareille pénitence ne lui eût pas été possible. Je lui demandai comment elle avait pu supporter une chaleur si brûlante sans péril de mort. Elle me répondit avec sa simplicité de colombe: " A ce moment j'arrêtais ma pensée sur les peines de l'enfer et du purgatoire, et je priais mon Créateur que j'avais tant offensé de vouloir bien accepter miséricordieusement en échange des peines que je savais avoir méritées, celles que je supportais ainsi de bon coeur. Tandis que mon esprit était fortement attaché à la considération de cette grâce attendue de la miséricorde de Dieu, tout ce que je souffrais me devenait doux, et cette chaleur brûlante ne me causait aucune lésion, bien que je sentisse la douleur.

Après quelque temps de séjour aux bains, on revint à la maison, et notre sainte reprit immédiatement ses pénitences accoutumées. Sa mère, s'en étant aperçue, désespéra cette fois de la voir changer; mais elle ne put jamais s'empêcher de murmurer contre ces austérités. Catherine n'avait point oublié son saint désir, et faisant la sourde oreille aux murmures de sa mère, elle la poursuivait chaque jour de ses sollicitations, afin que Lapa s'en allât trouver les Soeurs de la Pénitence du bienheureux Dominique et les décidât à ne pas refuser à Sa fille leur habit qu'elle demandait avec un si vif désir. Lapa, vaincue par tant d'instances, fit cette démarche. Mais les Soeurs répondirent tout d'abord que ce n'était pas leur coutume de donner l'habit à des vierges en pleine jeunesse; elles ne l'accordaient qu'aux veuves d'âge avancé qui, bien connues pour leur vertu, voulaient se consacrer à Dieu; car des Soeurs qui n'ont point de clôture et vivent chacune dans leur maison devaient absolument être on âge de se gouverner elles-mêmes. Avec la grâce de Dieu vous verrez mieux et plus au long, cher lecteur, dans le chapitre suivant, la raison de cette réponse. Pour le moment continuons notre récit. Lapa revint donc à notre sainte avec ce refus qui ne devait pas plaire à la fille, mais ne déplaisait pas trop à la mère. La vierge du Christ n'en fut point ébranlée dans sa confiance; elle savait que la promesse d'un Père si glorieux ne pouvait pas rester vaine, mais devait absolument s'accomplir. Catherine renouvela donc ses instances et persuada à sa mère de ne point renoncer à sa demande à cause d'un premier refus et d'insister de nouveau à temps et à contretemps auprès desdites Soeurs pour obtenir leur habit. Vaincue par les prières de sa fille, Lapa fit de nouvelles démarches; mais elle rapportait toujours la même réponse.

Entre temps il arriva que la vierge du Christ fut affligée d'une maladie qui arrive souvent aux jeunes filles avant qu'elles n'atteignent l'âge mûr. Peut-être la chaleur brûlante qu'elle avait soufferte dans l'eau bouillante en fut-elle la cause. Pour moi j'attribue le tout à quelque disposition secrète de la divine Providence. Toute la peau du corps de Catherine se couvrit de pustules et de petits " apostumes ", pour parler le langage des médecins. On ne reconnaissait plus sa figure et une grosse fièvre s'ensuivit.

A cette vue, grande fut l'affliction de Lapa; elle aimait tendrement tous ses fils et toutes ses filles, mais elle aimait plus tendrement encore celle-ci, qu'elle avait nourrie de son propre lait. Elle ne pouvait pas attribuer à l'abstinence une maladie qui paraît venir d'un superflu plutôt que d'un manque de nourriture. Au reste, cette infirmité est assez commune chez les enfants et les jeunes filles. Toute affligée, elle s'asseyait près du lit de sa fille, lui offrait continuellement les remèdes qu'elle pouvait trouver et lui prodiguait ce qu'elle savait en fait de paroles consolantes. Mais, au milieu de ses souffrances, Catherine s'attachait plus fortement encore au désir de son âme; et voyant que le moment était propice pour presser sa mère de l'accomplir, elle lui répondait sagement et doucement: " Si vous voulez, très douce mère, que je retrouve santé et forces, obtenez que mon désir de recevoir l'habit des Soeurs de la Pénitence du bienheureux Dominique soit satisfait. Autrement, je crains fort que Dieu et le bienheureux Dominique, qui m'appellent à leur saint service, ne fassent en sorte que vous ne puissiez plus me posséder, ni sous cet habit, ni sous un autre. "

Ce propos dit une fois, et souvent répété, finit par effrayer grandement Lapa, qui craignait la mort de sa fille. Elle alla en toute hâte trouver lesdites Soeurs, et leur parla si chaleureusement que, cédant à ses prières, elles modifièrent leur première réponse et lui dirent: " Si votre fille n'est pas d'une beauté trop séduisante, nous la recevrons à cause de l'ardeur de son désir et du vôtre; mais, si elle était trop jolie, nous craindrions pour nous, comme nous vous l'avons dit, le péril de quelque scandale, à cause de la malice qui règne aujourd'hui dans le monde; dans ce cas, nous ne consentirions en aucune façon à la recevoir. " Lapa leur dit alors: "Venez, voyez et jugez-en vous-mêmes." les Soeurs envoyèrent donc à la vierge malade trois ou quatre d'entre elles, des plus expérimentées et des plus discrètes, pour examiner la complexion de son corps et s'assurer du désir de son âme. Dans leur visite, les Soeurs ne purent. juger de la beauté de Catherine. Cette beauté, qui n'était d'ailleurs pas extraordinaire, avait à ce moment complètement disparu, sous les ravages d'une maladie permettant à peine de distinguer la figure. Mais elles purent entendre les paroles qui exprimaient l'ardeur de son désir, se rendre compte de sa prudence et de sa maturité, et elles commencèrent à en être à la fois étonnées et joyeuses. Elles reconnurent, dans ce jeune corps, une âme déjà mûre qui, devant Dieu, passait, à cause de ses vertus, avant beaucoup de personnes âgées. Elles se retirèrent tout édifiées et toutes réjouies, revinrent à leurs compagnes, et leur racontèrent avec grande satisfaction tout ce qu'elles avaient vu et entendu.

Sur ces informations, les Soeurs obtinrent d'abord le consentement des Frères, puis, dans une réunion, votèrent à l'unanimité l'admission de Catherine. Elles avertirent sa mère qu'elle eût à conduire la vierge du Christ, aussitôt après sa guérison, à l'église des Frères Prêcheurs. Là, en présence de tous les Frères et de toutes les Soeurs, celui qui avait la charge de toute la communauté donnerait à la jeune fille l'habit si longtemps désiré du bienheureux Dominique et la recevrait selon le rite accoutumé. Lapa, ayant fait part de cette nouvelle à notre sainte, celle-ci remercia aussitôt avec des larmes de joie et son Epoux et l'aimable Patriarche Dominique qui avait enfin donné parfait accomplissement à sa promesse. Pour satisfaire au désir de son âme et non pas de son corps, elle commença à prier pour que sa maladie fût bien vite à son terme, de peur que la réalisation de ses voeux, si longtemps attendue, ne fût, pour cette cause, encore différée. Après s'être glorifiée tout d'abord de l'infirmité de sa chair, et l'avoir supportée si volontiers par amour de son Époux, elle commençait maintenant à trouver cette infirmité bien ennuyeuse et à prier assidûment le Très-Haut de vouloir bien, sans retard, éloigner de son corps une maladie qui empêchait l'accomplissement du désir de son coeur. Elle fut exaucée et guérit en peu de jours. Celui, dont elle suivait avec tant de zèle la volonté, ne pouvait rien lui refuser. Au reste, tout ce qu'elle désirait et demandait tait à l'intention de l'Époux qu'elle aimait de toutes les forces de son âme, et au service duquel elle s'était tout entière offerte, tout entière dévouée.

Quand notre sainte eut recouvré la santé, Lapa sembla bien vouloir chercher encore quelques délais, mais elle dut céder aux instances et aux importunités de sa fille. On arriva enfin à ce joui et à cette heure marqués par la divine Providence, où Catherine devait recevoir avec grande allégresse de coeur l'habit si longtemps désiré. La mère et la fille vinrent donc à l'église des Prêcheurs. En présence des Soeurs toutes réunies et bien joyeuses, le Frère, qui avait la charge de leur direction, revêtit la postulante de ce vêtement particulier, symbole d'innocence et d'humilité, que nos Pères ont décidé de porter. Il est de couleur blanche et noire, le blanc signifiant l'innocence, et le noir l'humilité. Je ne crois pas qu'aucun autre habit religieux eût mieux convenu pour représenter les dispositions intérieures de cette sainte vierge. Elle faisait en effet tous ses efforts pour mortifier son corps et éteindre dans les sens la vie du vieil homme ainsi que son mortel orgueil. C'est bien cela que signifie la couleur noire. Mais en même temps, comme nous l'avons dit, elle avait embrassé la pratique de l'innocence virginale non seulement du corps, mais aussi de l'âme, et elle s'appliquait de toutes ses forces à s'approcher de l'éternel Epoux qui est vraie lumière, et devait la rendre toute lumineuse. Voilà qui est aussi non moins bien symbolisé par la couleur blanche. Un habit complètement noir ou blanc ne pourrait signifier que l'une ou l'autre de ces deux perfections; quant à la couleur grise ou cendrée, elle peut représenter la mortification, mais non pas la lumière et la pureté de l'esprit. Aussi je pense que si les Soeurs avaient mieux compris les choses, elles n'auraient pas refusé l'habit à Catherine, ni fait à sa mère la première réponse que nous avons rapportée. Cet habit devait être bien mieux et plus dignement porté par notre vierge, que par celles qui n'avaient plus la gloire de la virginité. Institué par nos saints Pères comme symbole d'innocence, il ne pouvait être refusé à celle qui l'emportait sur les autres par Son innocence virginale; car l'innocence des vierges est sans aucun doute préférable à la plus parfaite chasteté des veuves. J'ose donc dire que, dans cette ville, il n'avait jamais été si bien porté qu'au jour où notre sainte le revêtit et le porta. Ce fut en effet, dans ce pays, la première vierge qui, par l'excellence de sa vertu, mérita de recevoir cet habit. Elle devait cependant en entraîner à sa suite beaucoup d'autres, de sorte qu'on peut lui appliquer ce verset de David: " Tout un cortège de vierges sera conduit à sa suite vers le Roi. (Ps 94,15) " Comment cela est-il arrivé, nous le dirons tout à l'heure plus au long, avec la grâce de Dieu. Finissons ici ce chapitre, pour commencer à étudier l'origine et la fondation du saint état religieux, dans lequel la divine Providence a placé notre vierge. Car l'ignorance de ce sujet pourrait empêcher quelques esprits d'estimer à sa valeur la sainteté de Catherine.

J'ai appris tout ce que renferme ce chapitre, de la vierge elle-même ou de Lapa sa mère. D'ailleurs, la réception de Catherine à l'habit est un fait notoire pour tous ceux qui l'ont connue, et n'a pas besoin d'être prouvée par aucun témoignage particulier.



CHAPITRE VIII

ORIGINE ET FONDATION DE L'ETAT RELIGIEUX


DES SOEURS DE LA PENITENCE DU BIENHEUREUX DOMINIQUE.


D'OU EST VENUE LEUR REGLE DE VIE.




Dans ce chapitre, j'expose à tous ceux qui me lire ce que j'ai lu moi-même, ce que j'ai appris de témoins dignes de foi, en diverses parties de l'Italie, et ce qu'attestent les actes mêmes de notre bienheureux Père. Le bienheureux Dominique, glorieux champion de la foi catholique, athlète du Christ, semblait avoir reçu la mission sacrée de soutenir le bon état de l'Église catholique. Il faisait, par lui-même et par ses Frères, une guerre victorieuse aux hérétiques, tant à Toulouse qu'en Lombardie. Au temps de sa canonisation, il fut juridiquement prouvé devant le Souverain Pontife que son enseignement et ses miracles avaient converti, dans la seule Lombardie, plus de 100.000 hérétiques. Néanmoins les esprits étaient tellement infectés de la doctrine empoisonnée de l'hérésie que presque tous les bénéfices ecclésiastiques avaient été usurpés par des laïcs, qui en jouissaient comme de biens héréditaires. Hélas, ô douleur! cela est encore fréquent dans bien des pays d'Italie. A cause de cette usurpation, les évêques, réduits à la mendicité, n'avaient aucune puissance pour résister aux fauteurs de l'hérésie, et ils ne pouvaient soutenir et nourrir les clercs et les pauvres, conformément au devoir de leur charge. L'âme zélée du bienheureux Dominique ne put supporter le spectacle de pareils abus. Tout en choisissant pour lui et les siens une éminente pauvreté, il lutta pour garder à l'Église ses richesses.

Il réunit quelques laïcs qu'il savait remplis de la crainte de Dieu et commença de s'entendre avec eux pour l'organisation d'une sainte milice, qui aurait pour but de recouvrer et de défendre les droits des églises, et aussi de résister à la malice de l'hérésie. Ce projet fut réalisé. Le saint décida en effet tous les hommes de bonne volonté qu'il rencontra à lui promettre avec serment de poursuivre, même au péril de leur vie et de leurs biens, le but que nous venons d'exposer. Pour que leurs épouses ne missent pas obstacle à cette oeuvre sainte, il faisait aussi jurer à ces femmes de ne point gêner leurs maris, mais de les aider à leur façon de tout leur pouvoir. Il promettait à tous les époux qui observeraient ce serment la vie éternelle comme récompense assurée, et il les appela " Frères de la Milice de Jésus-Chris " Il voulut ensuite les distinguer des autres laïcs par quelque signe extérieur et leur prescrire quelques oeuvres de surérogation, ajoutées aux pratiques communes de la vie chrétienne. Il leur donna donc un habit pareil au sien pour la couleur. Aucune forme spéciale n'était prescrite; mais tous, hommes ou femmes, devaient porter des vêtements blancs et noirs, de sorte que ces deux couleurs apparussent, extérieurement, comme symbole d'innocence et d'humilité. De plus il leur détermina un certain nombre d'oraisons dominicales et de salutations angéliques, qu'ils devaient réciter à la place de chaque heure canonique, afin d'avoir eux aussi leur Office divin.

Cette oeuvre étant instituée, notre bienheureux Père, déposant le fardeau de sa chair, s'envola au ciel. Les miracles, qui se multiplièrent, décidèrent le Siège Apostolique à l'inscrire au catalogue des saints et à le proposer au culte de l'Église universelle. Dès lors les Frères et Soeurs dits de la Milice de Jésus-Christ, voulant tout particulièrement rendre grâce et honneur à leur glorieux fondateur, décidèrent de changer de nom et s'appelèrent les Frères de la Pénitence du bienheureux Dominique. Il y eut aussi un autre motif de ce changement. Grâce aux mérites et aux miracles du bienheureux Père, grâce aussi aux labeurs et à l'enseignement de ses Frères, la peste de l'hérésie avait presque disparu et les luttes extérieures ne paraissaient plus très nécessaires. Il ne restait plus qu'à combattre l'ennemi intérieur par la pénitence. De là ce choix particulier du nom de " Pénitence ". Mais le bataillon des fidèles prêcheurs allait chaque jour croissant, et parmi eux brilla, comme l'astre du matin, Pierre, martyr et vierge, qui, dans sa mort, broya plus d'ennemis que pendant sa vie. La tourbe des renards qui voulaient ravager la vigne du Seigneur des armées fut presque anéantie, et sous l'action de Dieu, la paix fut rendue à la sainte Eglise. La raison de la Milice disparaissant complètement, la Milice elle-même disparut. Mais à la mort des hommes qui en faisaient partie, leurs femmes survivantes, après avoir pratiqué avec leurs maris la vie religieuse, n'osaient plus se marier à nouveau et conservaient jusqu'à la fin la manière de vivre qu'elles avaient observée jusque-là. Ce que voyant, d'autres veuves qui n'avaient pas appartenu à la Milice, mais qui avaient résolu de rester dans le veuvage, voulurent suivre lesdites Soeurs de la Pénitence du bienheureux Dominique et imiter leurs observances pour la rémission des péchés. Leur nombre se multipliant chaque jour en divers lieux d'Italie, elles obligèrent les Frères habitant ces lieux de les former à la manière de vivre instituée pour la Milice par le bienheureux Dominique. Comme ce mode de vie n'était pas très sévère, un Père de sainte mémoire, nommé Frère Munio, Espagnol de nation, qui gouvernait alors l'Ordre entier, rédigea par écrit les lois de ce genre de vie, lois qu'elles ont encore aujourd'hui et qu'elles appellent " Règle ". Ce n'est cependant pas là une Règle à proprement parler, et cet état ne doit pas être dit " état régulier ", puisqu'il ne renferme pas les trois voeux qui constituent l'essence de toute religion.

Le nombre et le mérite desdites Soeurs allaient donc croissant en divers pays d'Italie. Le seigneur pape Honorius IV, de sainte mémoire, informé de leur bonne renommée, leur concéda, par une bulle, le privilège d'entendre les offices divins en temps d'interdit, dans l'église des Frères Prêcheurs. De même, le seigneur pape Jean XXII, après avoir promulgué sa Clémentine contre les Béguines et les Bégards, déclara que cotte bulle ne s'appliquait pas aux Soeurs dites de la Pénitence du bienheureux Dominique établies en Italie et qu'elle ne modifiait absolument en rien leur état.

Vous voyez maintenant, lecteur, pourquoi, aujourd'hui, cette règle de vie n'est pratiquée que par des femmes, et pourquoi les Soeurs de Sienne avaient répondu tout d'abord qu'elles n'avaient pas coutume de recevoir des vierges, mais seulement des veuves éprouvées.

J'ai pris la plupart de ces renseignements dans des documents écrits, trouvés en différentes parties de l'Italie. J'en ai recueilli quelques autres, mais fort peu, en écoutant et en interrogeant des témoins de l'un et l'autre sexe, tout à fait dignes de foi, et des plus anciens parmi les Frères Prêcheurs ou les Soeurs de la Pénitence.

Finissons donc ici ce chapitre et revenons à notre sujet.




CHAPITRE IX

ADMIRABLES PROGRÈS DE LA SAINTE. ON DOIT CROIRE


A TOUT CE QU'ELLE A RACONTÉ A S0N CONFESSEUR


AU SUJET DES GRACES QU'ELLE RECEVAIT DU SEIGNEUR.




En prenant l'habit des Soeurs de la Pénitence, notre sainte n'avait pas émis les trois voeux principaux de toute vie religieuse que cet état ne comportait pas, ainsi que nous l'avons dit, mais néanmoins elle avait en son coeur la ferme résolution de les observer parfaitement. Au sujet de la chasteté, elle ne pouvait avoir aucune hésitation, puisqu'elle avait déjà fait voeu de virginité. Pour l'obéissance, elle voulut se soumettre en tout non seulement au Frère directeur de la fraternité des Soeurs pendant le temps de Sa charge, et à la Prieure, mais encore a son confesseur. Elle fut jusqu'à la mort toujours si fidèle à cette résolution qu'au moment de passer de ce monde à son Père, elle osait dire: " Je ne me rappelle pas avoir manqué une seule fois à l'obéissance. " Il est vrai que d'envieux détracteurs de sa sainteté, à la langue aussi mordante que menteuse, ont osé, de son vivant, dire le contraire. Pour leur fermer la bouche et arrêter ce mensonge sur leurs lèvres, je vous déclare, bien-aimé lecteur, que si cette sainte vierge n'avait eu pendant sa vie d'autres afflictions que celles qui lui venaient de guides trop indiscrets, le support patient de tant de peines eût suffi à lui mériter le titre de martyre. Ces guides, ne comprenant absolument rien et, plus souvent encore, n'ayant aucune foi à l'excellence des dons que lui accordait le Ciel, voulaient absolument la conduire par les voies communes, sans rendre honneur à la présence spéciale de la souveraine Majesté, qui la dirigeait sur un chemin tout admirable. Ils voyaient cependant continuellement des signes manifestes de cette présence; mais ils imitaient les Pharisiens qui, voyant eux aussi des signes et des prodiges, murmuraient des guérisons faites le jour du sabbat, et disaient: " Cet homme n'est pas de Dieu, il n'observe pas le sabbat (Jn 9,16). " Catherine, au milieu de ce désaccord voulu de Dieu, s'efforçait autant que cela lui était permis d'obéir aux hommes, sans abandonner cependant la voie que le Seigneur même lui montrait, et l'angoisse de cette situation lui causait si grand tourment que la langue et la plume ne sauraient facilement l'exposer. Ah! Seigneur mon Dieu! combien de fois n'a-t-on pas dit à soir sujet: " C'est par Béelzébuth, le prince des démons, qu'elle chasse les démons (Lc 11,15) " c'est-à-dire ses visions ne viennent pas de Dieu, mais du diable. On voyait cependant bien clairement que non seulement elle faisait des miracles, mais que toute sa vie était un miracle. D'ailleurs, tous ces faits seront plus loin détaillés en leur lieu; je n'en dirai donc pas davantage ici.

Catherine observait en même temps si parfaitement la pauvreté, que, vivant dans la maison de son père, où abondaient en ce temps-là les biens temporels, elle n'usait de rien pour elle-même et par elle-même, en dehors de ce qu'elle donnait aux pauvres, et, sur ce point, elle avait large permission de son père. Elle aimait tant la pauvreté qu'elle était inconsolable de voir sa famille dans l'abondance. C'est elle-même qui me l'a secrètement confessé. Elle priait sans repos le Très-Haut de vouloir bien enlever à ses parents leurs richesses et les réduire à la pauvreté. Elle lui disait "Seigneur, dois-je donc chercher, pour mes parents et mes frères, ces biens périssables, et non pas plutôt les biens éternels? Je sais qu'aux biens de la terre sont mêlés beaucoup de maux et beaucoup de périls, je ne veux qu'en aucune façon mes proches en soient embarrassés. " Le Seigneur exauça cette prière; une série étonnante d'accidents malheureux fit tomber les parents de Catherine dans une extrême pauvreté, sans qu'il y eût aucune faute de leur part. Tous ceux qui les connaissent ont pu le constater et le constatent encore.

Nous venons d'indiquer les fondements des admirables progrès de l'âme de la sainte, après la réception d'un habit religieux si désiré,et ces progrès dépassent tout ce que nous en avons dit; il nous sera utile, je pense, de continuer par l'exposition des premières manifestations de sa perfection.

La promesse de l'aimable Patriarche, le bienheureux Dominique, était donc accomplie. Sa fille très fidèle se mit d'abord, comme une abeille diligente, à recueillir de tous côtés son miel, c'est-à-dire tout ce qui pouvait lui être cause ou occasion de presser davantage et d'embrasser plus étroitement son Époux. S'exhortant elle-même, elle se disait: " Voici que tu es entrée en religion, tu ne dois plus vivre comme tu as vécu jusqu'ici. La vie séculière est passée, voici venir une vie nouvelle, la vie religieuse, sa règle doit nécessairement te gouverner. Il faut te vêtir de souveraine pureté, t'en entourer de toute part, ainsi que le signifie ta blanche tunique. Tu dois ensuite être tout à fait morte au monde; ton manteau noir le montre ouvertement. Vois donc bien ce que tu fais, c'est la voie étroite, où si peu marchent, qu'il te faut suivre. " Elle résolut donc, pour mieux garder sa pureté, d'observer un silence très strict et de ne parler à personne, si ce n'est en confession. Le confesseur qui m'a précédé auprès d'elle, raconte et a consigné par écrit, qu'elle garda ce silence continu pendant trois années, ne parlant absolument à personne, si ce n'est à son directeur, et seulement quand elle se confessait.

Elle habitait continuellement dans la clôture de sa petite chambre petite chambre et ne la quittait que pour aller à l'église. Elle n'était pas obligée de sortir pour manger, car il était facile de lui envoyer dans sa cellule le peu de nourriture qu'elle prenait, puisqu'elle n'acceptait pas d'aliments cuits, mais seulement du pain, comme nous l'avons dit plus haut. De plus elle résolut en son coeur de ne prendre qu'en pleurant sa nourriture. Aussi, immédiatement avant son repas, commençait-elle toujours par offrir ses larmes à Dieu. Ayant ainsi arrosé son âme, elle mangeait ensuite pour soutenir son corps. Elle sut donc trouver un désert dans sa propre maison et se faire une solitude au milieu du monde. Qui pourrait dire et raconter ses veilles, ses oraisons, ses méditations et ses larmes? Elle s'était fait une règle de veiller chaque jour pendant le sommeil des Frères Prêcheurs, qu'elle appelait ses frères. Puis, quand les Frères sonnaient Matines au second signal, et non pas avant, elle disait à son Époux: "Voici, Seigneur, que mes frères, vos serviteurs, ont dormi jusqu'à ce moment, et moi, j'ai veillé pour eux devant vous, afin que vous les préserviez de tout mal et des pièges de l'ennemi. Maintenant qu'eux-mêmes se sont levés pour vous louer, gardez-les, et moi je me reposerai un peu. Elle étendait alors son frêle corps sur les planches, avec un morceau de bois pour oreiller.

Son tout aimable Époux voyait tout cela, et c'était Lui, sans aucun doute, qui lui octroyait toutes ces grâces. Séduit, pour ainsi dire, par de telles ferveurs, il ne voulut pas abandonner une brebis si noble, sans pasteur et sans guide, et laisser une disciple si diligente et si bien disposée sans lui donner un maître parfait. Ce ne fut ni un homme ni un ange, ce fut Lui-même qu'il donna comme maître à son épouse bien-aimée. Comme elle me l'a secrètement révélé, son Époux et Sauveur, le Seigneur Jésus-Christ, aimé pardessus tout, daigna lui apparaître dès qu'elle se fut enfermée dans sa cellule, et l'instruisit pleinement de tout ce qui pouvait être utile à son âme. En me racontant ces visions dans le secret de la confession, elle m'en parla en ces termes: " Mon Père, tenez pour vérité absolument certaine que rien de ce qui regarde les voies du salut ne m'a jamais été enseigné par qui que ce soit, homme ou femme. Celui qui m'a instruit est précisément mon Seigneur et mon Maître en personne, mon incomparable Époux, charme souverain de mon âme, te Seigneur Jésus-Christ. Par ses inspirations, ou dans des apparitions manifestes, il me parlait comme je vous parle maintenant. " Ces visions étaient le plus souvent simplement imaginatives, mais quelquefois aussi elles étaient perceptibles aux sens extérieurs du corps, en sorte que ta sainte entendait avec l'oreille de son corps la voix de l'apparition. Elle m'avoua qu'au début elle craignit tout d'abord qu'il n'y eût là quelque piège de l'ennemi, qui se transforme si souvent en ange de lumière.

(Pour comprendre ce que le bienheureux Raymond entend, avec son maître saint Thomas, par vision intellectuelle, imaginative et sensible, il faut se rappeler la parole de saint Paul aux Athéniens: " Nous sommes, nous agissons, nous vivons en Dieu.(Act 17,25) " - A cette présence de Dieu on tonte créature, vient s'ajouter, pour l'âme juste, une présence toute spéciale de la très sainte Trinité, c'est-à-dire une relation habituelle et toute intime de connaissance et d'amour avec chacune des trois Personnes divines. Par Dieu et en Dieu, noue sommes on communication facile avec les anges et les saints; car les esprits et les bienheureux sont là où est leur pensée, et ils pensent souvent à nous, du moins quand nous les invoquons, puisqu'ils voient dans l'essence divine tout ce qui les intéresse. Habituellement, la foi seule nous donne conscience de ces intimités célestes et des vérités sublimes que nous pouvons y apprendre; mais Dieu peut aussi les faire connaître plus immédiatement à ses âmes privilégiées, et il le fait par les visions.

Si ces visions affectent directement l'intelligence sans passer par la sensibilité, on les appelle intellectuelles; nous on avons des exemples au chapitre VI, de la deuxième partie. Si, au contraire, pour se conformer au procédé habituel de notre esprit, Dieu enveloppe la vérité qu'il veut nous révéler dans un symbole qu'il présente sous une forme très vive à l'imagination, nous avons la vision imaginative, comme celle de saint Dominique et du verbe, à la fin de ce même chapitre VI. - D'autres fois, Dieu impressionne non seulement l'imagination, mais aussi les sens, soit immédiatement, sans se servir d'aucun objet extérieur, soit en produisant des formes matérielles capables d'actionner notre sensibilité. Nos yeux et nos oreilles ont alors la perception d'une représentation de l'être céleste avec lequel notre âme est à ce même moment en communication. C'est là ce que les théologiens entendent par vision sensible.

On ne peut expliquer autrement la vision sensible pour les apparitions des anges et des saints, qui n'ont pas de corps t et c'est de celle façon aussi qu'il faut généralement comprendre les apparitions de Notre-Seigneur et de la très sainte Vierge. Il est cependant possible que les corps glorifies de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge quittent le ciel pour apparaître dans leur réalité et non seulement dans leur représentation; mais cela n'étant pas nécessaire pour la vérité de la vision, les théologiens se demandent si, depuis l'Ascension, pareille faveur a été accordée à d'autres qu'à saint Paul. Nous ne pouvons, dans une simple note, rendre compte de cette discussion; mais nous devons avertir que Dieu adapte généralement les détails et les formes d'une vision sensible aux habitudes de l'âme qui on est favorisée, afin de pénétrer plus vivement cette âme de la réalité surnaturelle dont la vision est l'image. Il s'ensuit que certains de ces détails peuvent nous paraître étranges, quand ils correspondent à des moeurs et a des habitudes contraires aux nôtres. Enfin nous ferons remarquer que le démon peut imiter on partie les phénomènes sensibles d'une vision surnaturelle. De là, les craintes de sainte Catherine et les instructions que Notre-Seigneur lui donne en ce chapitre IX (Fr. André Meynard, O. P., Théologie mystique, liv. IV; - Summa sancti Thomae, IIa, IIae, Q.173. et 174; IIIa pars, Q. 55, a. 4, Q. 76, a. B.)

Cette crainte ne déplut nullement au Seigneur, bien plus il la recommande à la sainte en lui disant: " Une âme qui est en route vers le ciel ne doit pas se séparer de la crainte, car il est écrit: " Bienheureux l'homme qui est toujours dans la crainte (Prov 18,14). " Mais veux-tu que je t'enseigne, ajoutait-il, comment tu pourras discerner mes visions des visions de l'ennemi? " et comme elle l'en suppliait instamment, il lui répondit: "Il me serait facile, par une simple inspiration, d'apprendre à ton âme à distinguer de suite l'une et l'autre vision. Mais pour que tout cela soit utile aux autres autant qu'à toi, je veux te donner cet enseignement oralement. Les docteurs que j'ai instruits disent, et c'est vrai, que mes visions commencent toujours dans la crainte, mais se continuent en apportant une sécurité plus grande, elles ont au début quelque amertume, mais deviennent toujours de plus en plus douces. Le contraire arrive pour les visions de l'ennemi. Au commencement elles semblent donner quelque joie, quelque sécurité, quelque douceur, mais dans leur développement la crainte et l'amertume vont continuellement croissant dans l'âme du voyant. C'est l'absolue vérité; au reste mes voies et les voies de l'ennemi présentent les mêmes différences. La voie de la pénitence et de mes commandements apparaît tout d'abord rude et difficile; mais plus on y avance plus elle devient douce et facile. La voie du vice au contraire semble dans le principe fort agréable, mais plus on y marche, plus on y trouve d'amertumes et de ruines. Je veux cependant te donner un autre signe plus infaillible encore et plus certain. Puisque je suis la Vérité, sois sûre que de mes visions résulte toujours dans l'âme une connaissance plus grande de la vérité. Or une âme a surtout besoin d'avoir la vérité sur moi et sur elle. Il faut qu'elle me connaisse et qu'elle se connaisse. Cette connaissance l'amènera toujours à se mépriser et à m'honorer; c'est bien en cela que consiste l'humilité. Il est donc nécessaire que mes visions rendent une âme toujours plus humble, car plus elle se connaît plus elle connaît sa dignité et plus elle se méprise. Le contraire arrive pour les visions de l'ennemi. Il est le père du mensonge et le roi de tous les fils de superbe, il ne peut donner que ce qu'il a. Aussi de ces visions résulte toujours dans l'âme une certaine estime de soi, une certaine présomption qui est le caractère propre de l'orgueil. Cette âme reste toute gonflée et pleine de vent. En t'examinant avec soin toi-même, tu pourras donc toujours savoir d'où vient une vision, si c'est de la vérité ou du mensonge. La vérité rend l'âme humble, le mensonge la rend orgueilleuse. " Catherine, en disciple qui ne connaît pas la paresse ou la négligence, recueillit dans son âme cette salutaire doctrine, et dans la suite, elle me la transmit ainsi qu'à d'autres personnes, comme nous le dirons plus loin avec l'aide de Dieu.

Dès ce moment le Seigneur multiplia et rendît très fréquentes ces visions du ciel et ces révélations. Aussi en parlant d'elle-même, Catherine m'a-t-elle dit souvent qu'on trouverait à peine deux hommes qui aient eu l'un avec l'autre un commerce aussi assidu que celui qu'elle avait entretenu avec son Epoux, le Sauveur de tous les hommes, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Pendant ses prières, ses méditations, ses lectures, ses veilles et son sommeil, à tout moment, quelque manifestation du Seigneur venait d'une manière ou d'une autre la consoler. Quelquefois même, tout en conversant avec d'autres personnes, elle voyait devant elle Notre-Seigneur et lui parlait avec son âme pendant que la langue de son corps continuait de parler aux hommes. Mais ce double dialogue ne pouvait durer longtemps; bientôt l'âme de la sainte était si violemment attirée vers l'Epoux qu'au bout d'un court instant elle perdait l'usage de ses sens et entrait en extase.

C'est là l'origine de toutes les merveilles qui ont suivi, de son abstinence tout à fait extraordinaire, de son admirable doctrine et des miracles éclatants que, pendant la vie même de cette sainte, le Seigneur tout-puissant a fait paraître devant mes yeux. Et puisque nous parlons à ce moment du fondement, de la racine, de la source de toutes les saintes oeuvres de Catherine, puisque nous avons ici le point central de la démonstration qui établit le merveilleux de toute sa vie, je ne veux pas, lecteur bien-aimé, laisser à ce sujet votre foi hésitante et je me vois obligé de vous faire des révélations qui me couvrent de confusion. Un incrédule pourrait en effet me dire: " Ce que vous écrivez, vous le tenez seulement de Catherine, vous n'avez pas d'autre témoin. C'est elle-même qui se rend témoignage; son témoignage n'est peut-être pas vrai, elle peut avoir été trompée ou avoir menti. " Pour répondre à cette objection, je suis obligé d'écrire ici, à mon sujet, des choses que je n'aurais jamais racontées moi-même, si l'honneur de cette sainte vierge ne l'avait exigé. Mais j'aime mieux recueillir quelque confusion que de diminuer en rien sa gloire; j'aime mieux confusion devant les hommes que de couvrir ma honte en laissant injurier Catherine.

Apprenez donc, cher lecteur, qu'aux premiers jours où, informé de sa renommée, je commençais à entrer en rapports familiers avec elle, je fus souvent et de bien des façons tenté d'incrédulité. Dieu le permettait ainsi pour en tirer un plus grand bien. Je cherchais de toute manière et par tous les moyens possibles à me rendre compte des actes de la sainte. Étaient-ils de Dieu ou d'ailleurs? vérité ou fiction? Il me venait à l'esprit que nous étions au temps de cette troisième bête à peau de léopard qui symbolise les hypocrites (Apoc 13,2). Au cours de ma vie, j'avais rencontré quelquefois de ces hypocrites, surtout parmi les femmes dont la tête tourne facilement et qui offrent plus de prises aux séductions de l'ennemi, comme on le voit par l'exemple de leur première mère à toutes. Bien des réflexions de ce genre se présentaient à mon esprit et le tendaient perplexe sur cette question. Placé ainsi comme à la croisée de deux chemins, je ne pouvais me décider fermement pour aucun, et mon âme hésitante appelait anxieusement la direction de Celui qui ne peut ni se tromper ni tromper. Voici ce qui me vint alors subitement à l'esprit. Si je pouvais constater sûrement que les prières de la sainte m'obtinssent du Seigneur une contrition extraordinaire de mes péchés, plus grande que la contrition commune qui m'est habituelle, j'aurais un signe irrécusable que toutes les oeuvres de cette vierge venaient de l'Esprit-Saint. Personne en effet ne peut avoir cette contrition, si ce n'est de l'Esprit-Saint, et bien qu'aucun homme ne sache s'il est digne de grâce, de haine ou d'amour, une pareille contrition de coeur est un grand signe de la grâce de Dieu.

Sans permettre à ma langue et à ma voix d'exprimer cette pensée, et la taisant absolument, je vins trouver Catherine et lui demandai instamment qu'elle voulût bien prier efficacement le Seigneur pour qu'il daignât m'accorder le pardon de mes péchés. Dans la plénitude de sa charité, elle me dit joyeusement qu'elle le ferait bien volontiers. J'ajoutai que mon désir ne serait pas complètement satisfait, tant que je n'aurais pas reçu une Bulle d'indulgence, comme on en reçoit de la Curie Romaine. Elle sourit et me demanda en quelle forme je voulais cette Bulle. Je lui répondis que je voulais, comme signe de pardon me tenant lieu de Bulle, une grande et extraordinaire contrition de mes péchés. Elle me fit aussitôt un signe d'assentiment, m'assurant qu'indubitablement elle m'obtiendrait cette grâce. Il me parut alors qu'elle avait deviné toutes mes pensées, et c'est dans ces dispositions que je la quittai, vers l'avant-dernière heure du jour, si je ne me trompe pas. Le lendemain, il arriva que je souffris assez gravement de mes infirmités accoutumées. Je dus garder le lit; j'avais près de moi un compagnon très dévot et très aimé de Dieu, Nicolas, frère de mon Ordre, et Pisan de naissance. Catherine eut connaissance de mon indisposition, car nous recevions alors l'hospitalité dans un monastère de Soeurs du même Ordre assez voisin de sa maison. Elle se leva du lit où elle gisait brisée par les fièvres et autres douleurs, et dit à sa compagne. " Allons voir Frère Raymond qui est souffrant. - Son amie lui répondit que ce n'était pas bien nécessaire, que si j'étais souffrant, elle était encore plus malade que moi. " Elle se leva quand même, et, avec une hâte tout à fait extraordinaire, elle vint me trouver, suivie de sa compagne, et me dit: " Qu'avez-vous?" Ma faiblesse était si grande alors que je pouvais à peine dire un mot au Frère qui m'assistait. Je fis cependant tous mes efforts pour répondre à la sainte, et je lui dis: " Pourquoi êtes-vous venue ici, Madame? vous êtes plus malade que moi. " A ce moment, elle se mit selon sa coutume à parler de Dieu et de l'ingratitude avec laquelle nous offensons un si grand bienfaiteur. Un peu réconforté par cette visite et pressé par les exigences de l'honnêteté, je quittai mon lit sans penser aucunement à la promesse que la sainte m'avait faite la veille au soir, et j'allai m'asseoir sur un canapé voisin.

Elle continua le discours commencé; mon esprit eut alors une révélation si extraordinaire et si nette de mes propres péchés que je me voyais sans aucun voile comparaissant au tribunal du juste Juge et infailliblement condamné à mort, à la façon de ceux que tes juges du siècle condamnent chaque jour pour leurs méfaits. Je voyais aussi la bonté et la clémence de ce même Juge: mes propres démérites m'avaient voué à une mort bien méritée, et cependant non seulement il me délivrait de ce châtiment, mais avec ses vêtements il couvrait ma nudité, il me couchait et me réchauffait dans sa propre maison, puis il me députait à son service, et convertissait ainsi la mort en vie, la crainte en espérance, la douleur en joie, l'ignominie en honneur, par la seule grâce de son infinie bonté. Ces considérations, ou, pour mieux dire, ces éblouissantes visions de mon esprit e rompirent les cataractes de mon coeur si dur, des fontaines d'eau en jaillirent, et la profondeur de mes fautes me fut révélée." J'éclatai alors en de tels sanglots et répandis tant de larmes que, je le dis en rougissant, je craignis sérieusement de voir ma poitrine et mon coeur se briser. La très prudente vierge, qui n'était venue que pour cela, se tut aussitôt et me laissa me rassasier de ces sanglots et de ces larmes. Au bout d'un instant, tout étonné de cette nouveauté si insolite, je me rappelai, au milieu de mes pleurs, la demande que j'avais faite le jour précédent et la promesse de la sainte. Me tournant aussitôt vers elle: Est-ce là, lui dis-je, la Bulle que je vous ai demandée hier. " - " C'est cette Bulle, me répondit-elle" et, se levant aussitôt, elle me toucha, je crois, les épaules avec sa main en me disant: "Souvenez-vous des dons de Dieu ", puis elle se retira immédiatement, et je demeurai seul avec mon compagnon, édifié autant que réjoui. J'atteste devant Dieu que je ne mens pas.

Une autre fois, sans que je l'aie demandé, je reçus un nouveau signe de l'excellence de sa sainteté, et son honneur m'oblige à le publier, quoique je sache bien qu'ainsi j'ajouterai à mn honte. J'étais encore dans le couvent dont je viens de parler; Catherine, retenue sur son lit par les souffrances de plusieurs infirmités,

désira me communiquer quelques révélations reçues du Seigneur. Elle me fit demander un entretien particulier. Je vins la trouver et me tint près de son lit. Toute brûlante de fièvre, elle commença cependant à me parler de Dieu, selon sa coutume, et à me raconter ce qui lui avait été révélé ce jour-là. Je l'écoutais et trouvais tout cela bien merveilleux et bien extraordinaire. Dans un ingrat oubli de la première grâce déjà reçue, je me disais intérieurement au sujet de quelques-unes de ses paroles: " Penses-tu que tout ce qu'elle dit soit vrai? " Pendant que j'avais ces pensées et que je regardais le visage de mon interlocutrice, voilà que sa figure se transforma tout à coup en celle d'un homme sévère, qui, fixant sur moi son regard, me causa une grande terreur. Ce visage était de forme ovale et d'un homme d'âge moyen. La barbe, peu abondante, était de couleur froment. La majesté, qui se réflétait sur toute cette physionomie, révélait manifestement le Seigneur. Je ne pouvais pas à ce moment reconnaître en cette vision d'autre figure que la sienne. Tout tremblant et tout effrayé, j'élevai les mains jusqu'aux épaules et m'écriai: " Oh! quel est celui qui me regarde? " - La vierge me répondit: " C est Celui qui est. " Cela dit, ce visage disparut aussitôt, et je revis clairement la figure de la vierge, qu'un instant auparavant je ne pouvais plus voir. Ici je parle en toute assurance devant Dieu, car Dieu lui-même, Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sait que je ne mens pas.

Pour plus ample manifestation de ce miracle, qui est manifestement l'oeuvre du Seigneur, je dois encore faire un aveu que je ne dis pas sans rougir. Après cette vision sensible, mon esprit eut en particulier, sur la question dont me parlait la vierge et dont je ne dis rien, des clartés intérieures si grandes et si insolites que je fis l'expérience de ce que le Seigneur disait à ses disciples quand il leur promit le Saint-Esprit. "Il vous annoncera les choses futures (Jn 16,13)" C'est pour moi folie de parler ainsi, je n'en disconviens pas, mais les incrédules m'y ont obligé. J'aime mieux passer pour fou auprès des hommes que de dissimuler les témoignages qui sont en faveur de cette sainte vierge. Qui sait si le Seigneur n'a pas voulu me montrer ces choses alors que j'étais incrédule, pour qu'au temps venu je révèle aux autres ces preuves de la sainteté de Catherine, et pour que je réforme par là l'esprit de ceux qui ne croient pas.

Que pouvez-vous dire ou penser maintenant, ô incrédule? Si votre obstination trouve que Marie-Madeleine et les autres disciples ont cru trop vite, vous ne refuserez pas du moins de croire Thomas Didyme palpant les saintes plaies. Si vous pensez qu'imiter les âmes croyantes est indigne de vous, ne refusez pas de vous associer à ceux qui ont été incrédules comme vous. Je vous présente ici le témoignage d'un incrédule, de quelqu'un qui fut même plus qu'incrédule, puisqu'après avoir reçu le signe demandé il persévérait encore dans son incrédulité. Le Seigneur est venu, il a manifesté sa face, il s'est montré d'une manière sensible aux sens extérieurs et leur a donné ainsi une connaissance expérimentale de Celui qui pariait en Catherine. Oui, je puis dire qu'il s'est montré à Raymond incrédule, comme il s'est fait toucher autrefois par Thomas qu'on appelait Didyme. Après l'avoir touché; ce Didyme s'écria: " Mon Seigneur et mon Dieu.(Jn 20,28) ", vous étonnerez-vous, si, après une double vision, l'incrédule que je suis s'écrie: " Celle-là est en toute vérité l'épouse de mon Seigneur et de mon Dieu, c'est sa vraie disciple. " Ceci soit dit, bien-aimé lecteur, pour qu'entendant plus loin, avec la grâce de Dieu, les révélations et les visions de la sainte, vous n'hésitiez pas et vous ne méprisiez pas son témoignage, puisqu'en dehors d'elle je ne puis, sur ce point, faire intervenir d'autres témoins Vous noterez, au contraire, avec une attention respectueuse, ses saints exemples et sa doctrine sainte. Le Seigneur, d'où procèdent cette doctrine et ces exemples, vous les manifeste dans un vase qui était naturellement infirme et fragile (2Co 4,7), mais que la main de Dieu a merveilleusement transformé en un vase précieux et fort.

Ici finissons ce chapitre. C'est Catherine qui m'a dit tout ce qu'il contient, excepté ce que j'ai vu moi-même et ce que m'a appris le confesseur que j'ai cité, au sujet du silence gardé par la sainte.





Vie Ste Catherine de Sienne - CHAPITRE VI