Lettres encycliques du pape PIE X - IUCUNDA SANE



ACERBO NIMIS

LETTRE ENCYCLIQUE

DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIE X


SUR L'ENSEIGNEMENT DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique.

C'est dans un temps bien ingrat et difficile que les secrets desseins de Dieu ont appelé Notre petitesse à exercer la charge de suprême Pasteur sur tout le troupeau du Christ. L'homme ennemi rôde depuis longtemps autour de la bergerie et l'assiège d'embûches si perfidement calculées qu'on croit voir réalisée, maintenant plus que jamais, la prédiction de l'Apôtre aux Anciens de l'Eglise d'Ephèse: Je sais que parmi vous pénétreront des loups ravisseurs, qui n'épargneront pas le troupeau. (Act. XX, 29)

De cet amoindrissement des choses religieuses, tous ceux qui ont encore le zèle de la gloire divine recherchent les causes et les raisons; les uns en donnent une, les autres une autre, et chacun selon son opinion propose des moyens différents pour défendre ou rétablir le règne de Dieu sur terre.

Quant à Nous, Vénérables Frères, sans désapprouver le reste, Nous croyons qu'il faut adhérer aujugement de ceux qui attribuent le relâchement actuel des âmes et leur faiblesse, avec les maux sigraves qui en résultent, principalement à l'ignorance des choses divines. C'est exactement ce queDieu disait par la bouche du Prophète Osée: Il n'y a plus de science de Dieu sur la terre. La calomnie, le mensonge, l'homicide, le vol et l'adultère débordent, et le sang suit le sang.Voilà pourquoi la terre gémira et tous ceux qui l'habitent seront affaiblis. (Osée, IV, 1)

Et en effet, qu'il y ait actuellement dans le peuple chrétien bon nombre d'hommes absolument ignorants des choses qu'on doit connaître pour son salut éternel, c'est une plainte générale et malheureusement trop fondée. Et quand Nous parlons du peuple chrétien, Nous n'entendons pas seulement le petit peuple ou les gens de la classe inférieure, qui souvent trouvent encore une sorte d'excuse à leur ignorance, parce qu'ils dépendent de maîtres durs et ne sont guère libres de songer à eux-mêmes et à leurs intérêts. Il s'agit aussi et surtout de ceux qui, ne manquant ni de talent ni de culture, possèdent abondamment la science profane, mais qui, pour ce qui regarde la Religion, vivent absolument à l'aventure et sans réflexion. On peut à peine dire de quelles épaisses ténèbres ils sont enveloppés, et, chose plus affligeante, ils y demeurent tranquillement plongés! Dieu, le souverain Auteur et Maître de toutes choses, la Sagesse de la Foi chrétienne, ils n'y pensent presque jamais. L'Incarnation du Verbe de Dieu, la Rédemption du genre humain accomplie par Lui, ils n'en savent rien; rien non plus de la Grâce, qui est le grand moyen d'acquérir les biens éternels; rien de l'auguste Sacrifice ni des Sacrements, par lesquels nous obtenons et gardons en nous cette Grâce. Quant au péché, on ne tient nul compte de ce qu'il renferme de malice ou de honte; par suite, nul souci de l'éviter ou de s'en débarrasser; et ainsi l'on arrive au dernier jour. Alors, quand il ne reste à l'agonisant que quelques instants qui devraient être consacrés à des Actes d'amour pour Dieu, le Prêtre, afin de ne pas laisser perdre tout espoir de salut, est contraint de les employer à un enseignement sommaire de la Religion: trop heureux encore si le moribond n'est pas tellement dominé par une coupable ignorance, comme il arrive trop souvent, qu'il juge inutile toute intervention du prêtre et croie pouvoir, le coeur léger, sans avoir rien fait pour apaiser Dieu, entrer dans le redoutable chemin de l'Eternité. Aussi Notre prédécesseur Benoît XIV a eu raison d'écrire: Nous affirmons qu'une grande partie de ceux qui sont condamnés aux supplices éternels doivent cet irréparable malheur à l'ignorance des Mystères de la Foi, qu'on doit nécessairement savoir et croire pour être admis au nombre des élus. (Instit., XXVI, 18)

Les choses étant ainsi, comment s'étonner, Vénérables Frères, si l'on voit régner en ce moment etse développer de jour en jour, non point chez les nations barbares, mais parmi les peuples qui portent le nom de Chrétiens, une telle corruption de moeurs et une telle dépravation des habitudes?L'Apôtre Paul, écrivant aux Ephésiens, disait: Que la fornication et tout genre d'impureté, ainsi que l'avarice, ne soient même pas nommés parmi vous, comme il convient à des Saints, et qu'il n'y ait aussi ni turpitude ni sots discours (Ephes., V, 3). Mais à cette sainteté et à cette pudeur qui refrènent les passions, il donne pour fondement l'intelligence des choses divines: Prenez donc garde, Frères, de marcher avec précaution, non comme des insensés, mais comme des sages. Ne devenez pas des imprévoyants, mais des hommes qui comprennent la Volonté de Dieu (Ephes., V, 15).

Et c'est avec grande raison. Car la volonté de l'homme garde à peine un reste de cet amour del'honnête et du juste, que Dieu son Créateur avait mis en lui et qui l'entraînait en quelque sorte vers le bien, non pas apparent, mais réel. Dépravée par la corruption du péché originel et ne connaissant plus, pour ainsi dire, Dieu son Créateur, elle dirige toutes ses intentions vers l'amour de la vanité et la recherche du mensonge. Cette volonté égarée et aveuglée par les mauvaises passions a donc besoin d'un guide qui lui montre le chemin, pour la faire rentrer dans les sentiers de la justice qu'elle a eu le tort d'abandonner. Ce guide, nous n'avons pas à le chercher au dehors, il nous est donné par la nature: c'est notre intelligence. S'il lui manque la vraie Lumière, c'est à dire la connaissance des choses divines, ce sera l'histoire de l'aveugle conduisant un aveugle: tous deux tombent dans le fossé. Le saint roi David, louant Dieu d'avoir mis la lumière de la Vérité dans l'intelligence humaine, disait: La lumière de Votre face, ô Seigneur, est empreinte sur nous (Ps. IV, 7). Et l'effet de cette communication de la Lumière, il l'indique en ajoutant: Vous m'avez mis la joie dans mon coeur, - cette joie qui, dilatant notre coeur, nous fait courir dans la voie des divins Préceptes.

Un peu de réflexion éclaircira ce point. La Doctrine chrétienne nous manifeste Dieu et Ses infiniesperfections bien plus clairement que ne le font les facultés naturelles. Cette Doctrine nous oblige àhonorer Dieu par la Foi, qui vient de l'intelligence; par l'Espérance, qui vient de la volonté; par laCharité, qui vient du coeur, et ainsi elle soumet tout l'homme au souverain Créateur et Maître. Demême, la doctrine de Jésus-Christ est la seule qui nous révèle la véritable et haute dignité de l'homme: car elle nous le présente comme Fils du Père qui est aux cieux, fait à Son image et destiné à vivre avec Lui dans l'Eternité bienheureuse. De cette dignité et de sa connaissance, le Christ déduit pour les hommes l'obligation de s'aimer les uns les autres comme des Frères, et de vivre ici-bas comme il sied à des enfants de lumière, non dans les festins et les orgies, non dans la débauche et l'impudicité, non dans les disputes et les rivalités (Rom., XIII, 13); Il veut aussi que nous jetions dans le sein de Dieu tous nos soucis, parce qu'Il a soin de nous; Il nous commande de donner aux pauvres, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, de préférer les intérêts éternels de l'âme aux biens passagers de ce monde. Et sans toucher à tous les détails, n'est-ce pas l'enseignement du Christ qui, à l'homme aux prétentions orgueilleuses, conseille et prescrit cet abaissement de soi qui conduit à la véritable gloire? Quiconque s'humiliera... sera le plus grand dans le Royaume des cieux (Matth., XVIII, 4). La même Doctrine nous enseigne la prudence de l'esprit, qui nous met en garde contre la prudence de la chair; la justice, qui nous fait accorder à chacun son droit; la force, qui nous dispose à tout souffrir, le coeur haut, pour Dieu et pour l'éternelle béatitude; enfin la tempérance, qui nous porte à chérir même la pauvreté, pour le Royaume de Dieu, et à nous glorifier jusque dans la croix, sans souci de l'humiliation. Il est donc établi que non seulement notre intelligence emprunte à la Doctrine chrétienne la lumière qui lui permet d'acquérir la vérité, mais aussi que notre volonté y puise l'ardeur qui nous élève à Dieu et nous unit à Lui par l'exercice de la vertu.

Loin de nous, toutefois, d'en conclure que la perversité du coeur et la corruption des moeurs nepuissent se rencontrer avec la science de la Religion. Plût à Dieu que les faits prouvassent moins souvent le contraire! Ce que Nous affirmons, c'est que, chez les hommes dont l'intelligence est enveloppée des ténèbres d'une épaisse ignorance, il ne saurait subsister de volonté droite ni de moeurs pures. Celui qui marche les yeux ouverts peut sans doute s'écarter du chemin droit et vrai: mais celui qui est frappé de cécité va sûrement au devant du danger. Ajoutez-y que la corruption des moeurs, là où la lumière de la Foi n'est pas absolument éteinte, laisse quelque espoir d'amendement; mais quand la dépravation des moeurs et la disparition de la Foi par suite de l'ignorance se trouvent réunies, il n'y a plus guère de remède et la route est ouverte pour la ruine finale.

Puis donc que l'ignorance de la Religion cause tant et de si graves dommages et que, d'autre part, l'Instruction religieuse est si nécessaire et si utile (car on attendrait en vain l'accomplissement de ses devoirs chrétiens d'un homme qui les ignore), il faut voir maintenant à qui incombe le soin de préserver les intelligences de cette ignorance fatale et de leur inculquer la science nécessaire.

Là-dessus, Vénérables Frères, le doute n'est pas possible: cette charge très grave regarde tous lesPasteurs des âmes. De par le précepte du Christ, ils sont tenus de connaître et de nourrir les brebisqui leur sont confiées. Or, ici, nourrir, c'est tout d'abord enseigner: Je vous donnerai (ainsi que Dieu le promettait par Jérémie) des Pasteurs selon Mon coeur, et ils vous nourriront de science et de doctrine (Jér., III, 15). De là ces paroles de l'Apôtre: Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser, mais évangéliser (I Cor., I, 17). Il veut dire que le premier rôle de ceux qui sont préposés d'une façon quelconque au gouvernement de l'Eglise est d'apprendre aux Fidèles les choses saintes.

Nous jugeons superflu de faire l'éloge de cet enseignement et de montrer de quel prix il est devant Dieu. Assurément, la pitié que nous témoignons aux pauvres pour le soulagement de leur détresse reçoit de Dieu de grandes louanges; mais qui pourrait nier le mérite bien supérieur du zèle et du travail que nous employons à procurer, non pas des avantages passagers aux corps, mais des biens éternels aux âmes, en les instruisant et les exhortant? Non, rien ne saurait être plus désirable, rien plus agréable pour Jésus-Christ le Sauveur des âmes, qui a dit de Lui-même par la bouche d'Isaïe: Il M'a envoyé évangéliser les pauvres (Luc, IV, 18).

Mais il importe ici, Vénérables Frères, de nous arrêter à une réflexion spéciale et d'y insister: c'est qu'il n'existe pas pour le Prêtre, quel qu'il soit, de devoir plus grave ni d'obligation plus étroite. Car qui niera que le Prêtre doive joindre la science à la sainteté de vie? Les lèvres du Prêtre garderont la science (Malach. , II, 7). Et, en effet, l'Eglise l'exige très sévèrement de ceux qui doivent être initiés au Sacerdoce. Pourquoi? Parce que le peuple chrétien attend d'eux la connaissance de la loi divine et que Dieu les destine à la distribuer: Ils demanderont à sa bouche la Loi parce qu'il est l'ange du Dieu des armées (Ibid.).

C'est pour cela que l'Evêque au moment de l'ordination, s'adressant aux candidats du sacerdoce, leur dit: Que votre Doctrine soit pour le peuple de Dieu une médecine spirituelle; que tous soient de prévoyants collaborateurs de notre charge, en sorte que, méditant jour et nuit la Loi sainte, ils croient ce qu'il auront lu et enseignent ce qu'ils croiront (Pontif. Rom.).

Si ces choses regardent tous les Prêtres, que dirons-nous de ceux qui, honorés du titre et du pouvoir de Curés, remplissent la charge de Directeur des âmes en vertu de leur dignité et d'une sorte de contrat? Ceux-là, dans une certaine mesure, doivent prendre rang parmi les Pasteurs et les Docteurs que le Christ a établis pour que les Fidèles ne soient plus comme des enfants, flottants et emportés à tout vent de doctrine, par la malice des hommes..., mais que, confessant la Vérité, ils croissent à tous égards dans la Charité, en Celui qui est notre Chef, le Christ (Ephes., IV,14,15).

C'est pourquoi le saint Concile de Trente, traitant des Pasteurs des âmes, déclare que leur premier et principal devoir est d'instruire le Peuple chrétien (Sess. V, 2; sess. XXII, 8; sess. XXIV, 4 et 7). Il leur ordonne donc, au moins les Dimanches et jours de Fêtes solennelles, de parler au peuple sur la Religion; au saint Temps de l'Avent et du Carême, ils doivent le faire chaque jour, ou du moins trois fois par semaine. Ce n'est pas tout. Il ajoute que les Curés sont tenus, au moins les Dimanches et Fêtes, par eux-mêmes ou par d'autres, d'instruire les enfants dans les Vérités de la Foi et de les former à l'obéissance envers Dieu et leurs parents. Quand il s'agira d'administrer les Sacrements, il veut qu'on instruise de leur vertu ceux qui doivent y participer, en employant un langage facile et usuel.

Notre prédécesseur Benoît XIV a résumé et précisé, dans sa Constitution Etsi minime, toutes ces prescriptions du saint Concile: Deux principales obligations ont été imposées par le Concile de Trente aux Pasteurs des âmes: l'une, d'adresser au peuple, les jours fériés, des discours sur les choses divines; l'autre d'apprendre aux enfants et à tous les ignorants les éléments de la Loi divine et de la Foi. Le sage Pontife a raison de distinguer les deux obligations, celle du discours qui consiste dans l'explication de l'Evangile et celle de l'Instruction religieuse. Peut-être, en effet, certains Prêtres, désireux de diminuer leur besogne, voudraient se persuader que le Prône peut tenir lieu de catéchèse: il suffit de réfléchir pour voir que c'est une erreur. Le discours qu'on fait sur le saint Evangile s'adresse à des auditeurs qui doivent déjà posséder les éléments de la Foi. On peut appeler cela le pain qu'on distribue aux adultes. Mais l'enseignement catéchétique est ce lait dont l'Apôtre saint Pierre dit que les Fidèles doivent le désirer sans artifice comme des enfants nouveau-nés.

La tâche du Catéchiste consiste à prendre pour sujet une Vérité qui se rapporte à la Foi ou à lamorale chrétienne, et à la mettre en lumière sous toutes ses faces. Mais, comme le but de l'enseignement doit être la réforme de la vie, le Catéchiste comparera ce que Dieu commande de faire et ce que les hommes font dans la réalité. Puis, profitant des exemples qu'il aura su tirer à propos soit des saintes Ecritures, soit de l'Histoire ecclésiastique ou de la Vie des Saints, il expliquera aux auditeurs et leur montrera, pour ainsi dire du doigt, comment ils ont à régler leur conduite. Il terminera par une exhortation qui puisse leur faire détester et fuir les vices et leur faire suivre le chemin de la vertu.

Nous savons bien que cet enseignement de la Doctrine chrétienne déplaît à beaucoup, sous prétexte qu'il est médiocrement estimé, d'ordinaire, et peu fait pour gagner les faveurs du public. Cette appréciation, à Notre avis, est celle d'hommes qui prennent pour guide la légèreté plutôt que la vérité. Nous ne refusons pas Notre juste approbation aux orateurs sacrés qui, par un zèle sincère pour la gloire de Dieu, s'emploient à venger et à défendre la Foi ou à louer les Saints; mais leur travail demande un autre travail préalable, celui des Catéchistes: si ce dernier fait défaut, les fondements font défaut, et c'est en vain que travailleront ceux qui bâtissent la demeure. Trop souvent il arrive que des discours très élégants, accueillis par les applaudissements d'un auditoire très nombreux, n'aboutissent qu'à chatouiller les oreilles, sans remuer les coeurs. Au contraire, uneInstruction catéchétique, bien que modeste et simple, sera cette parole que Dieu Lui-même exalte par la voix d'Isaïe: Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n'y retournent pas, mais abreuvent la terre, la fécondent et la font germer, fournissent la semence au semeur et le pain à l'affamé: telle la parole qui sort de Ma bouche. Elle ne reviendra pas à Moi sans effet, mais elle accomplira tout ce que Je voulais et produira les fruits pour lesquels Je l'ai envoyée (Isai., LV, 10,11).

Nous croyons qu'il faut en penser autant de ces Prêtres qui, pour mettre en lumière les Vérités de la Religion, composent des ouvrages de grand travail: ils méritent les plus beaux éloges. Cependant, combien petit est le nombre de ceux qui étudient ces volumes et en retirent un fruit proportionné au travail des auteurs et à leurs voeux! L'enseignement de la Doctrine chrétienne, s'il est bien donné, n'est jamais sans profit pour les auditeurs.

Et, pour enflammer le zèle des Ministres de Dieu, il sera bon de le répéter encore: grand est le nombre - et il grandit tous les jours - de ceux qui ignorent tout, en fait de Religion, ou qui ont de Dieu et de la Foi chrétienne une connaissance si insuffisante qu'elle ne les empêche pas, dans le plein jour de la Vérité catholique, de vivre à la façon des idolâtres. Combien, hélas! nous ne disons pas d'enfants, mais d'adultes et d'hommes sur le déclin de l'âge, qui ne savent rien des principaux Mystères de la Foi et qui, entendant nommer le Christ, répondent: Qui est-Il..., pour que je croie en Lui? (2)

De là vient qu'ils ne se font pas un reproche de susciter et d'entretenir des haines, d'établir les contrats les plus injustes, de se livrer à des spéculations malhonnêtes, d'accaparer le bien d'autrui par une lourde usure, et autres méfaits pareils. En outre, ignorant la Loi du Christ qui ne condamne pas seulement les actes honteux, mais défend même d'y penser volontairement et de les désirer, il se peut bien que, pour une raison ou pour une autre, il se gardent des plaisirs coupables, mais ils accueilleront sans le moindre scrupule les pensées les plus impures, multipliant les iniquités au delà du nombre de leurs cheveux. Et ces choses se rencontrent (disons-le encore une fois) non pas seulement dans les campagnes ou chez le pauvre peuple, mais aussi, et peut-être plus fréquemment, chez des hommes d'une classe plus élevée, voire même chez ceux que la science gonfle, qui, forts, d'une vaine érudition, croient pouvoir se moquer de la Religion et blasphèment tout ce qu'ils ignorent.

Or, si l'on ne saurait attendre une moisson d'une terre qui n'aurait pas reçu de semence, comment espérer des générations ayant des bonnes moeurs, si elles n'ont pas été, à temps, instruites dans la Doctrine chrétienne? De là nous devons conclure que, si la Foi s'est alanguie de nos jours au point d'être presque mourante chez beaucoup, c'est que le devoir de l'Instruction religieuse est accompli trop négligemment ou complètement omis. Car on aurait tort, pour se donner une semblant d'excuse, de dire que la Foi nous est accordée en don gratuit et conférée à chacun dans le saint Baptême. Sans doute, nous tous qui sommes baptisés en Jésus-Christ, nous avons en nous la Foi infuse: mais cette semence divine ne monte pas et ne pousse pas de fortes branches, si elle est abandonnée à elle-même et réduite à n'agir que par une sorte de vertu innée. Il existe aussi dans l'homme, dès qu'il vit, une intelligence: elle a pourtant besoin de la parole maternelle, qui l'éveille en quelque sorte et la met, comme on dit, en action. Il n'en arrive pas autrement au Chrétien, qui, en renaissant dans l'eau et le Saint-Esprit, porte désormais en lui la Foi: il lui faut néanmoins l'enseignement de l'Eglise, pour que cette Foi puisse s'alimenter, grandir et fructifier. C'est en ce sens que l'Apôtre disait: La Foi vient de la prédication entendue et la prédication se fait par la Parole du Christ (Rom., X, 17); et pour montrer la nécessité de l'enseignement, il ajoute: Comment entendront-ils sans un prédicateur (Ibid., 14)?

Si les explications qui précèdent démontrent de quelle importance est l'Instruction religieuse du peuple, Nous devons veiller avec le plus grand soin à ce que l'enseignement de la Doctrine chrétienne, qui (selon l'expression de Notre prédécesseur Benoît XIV) est l'institution utile entretoutes pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, reste partout en vigueur ou, s'il est négligé quelque part, soit restauré.

Voulant donc, Vénérables Frères, satisfaire à ce très grave devoir du suprême Apostolat et assurer partout, pour une pratique si importante, une seule et même méthode, de Notre autorité suprême, Nous établissons et ordonnons expressément ce qui suit, pour être observé et exécuté dans tous les Diocèses:

1. Tous les Curés et, en général, tous ceux qui ont charge d'âmes, aux jours de Dimanches et de Fêtes de l'année sans en excepter aucun, pendant une heure entière, enseigneront, d'après un petit livre de Catéchisme, aux enfants des deux sexes, ce qu'ils doivent croire et pratiquer pour faire leur salut.

2. De plus, à des époques fixes de l'année, ils prépareront les garçons et les filles, par une instruction faite plusieurs jours de suite, à bien recevoir les sacrements de Pénitence et de Confirmation.

3. De même et avec un soin très spécial, tous les jours du Carême et, s'il en est besoin, à d'autres jours encore après les Fêtes de Pâques, ils disposeront les jeunes garçons et les jeunes filles, par les leçons et les exhortations convenables, à s'approcher saintement pour la première fois de la sainte Table.

4. Dans toute et chaque Paroisse sera établie canoniquement une Association dite de la Doctrine chrétienne. Par elle, les Curés, surtout là où le nombre des prêtres est trop petit, trouveront, pour les aider dans l'enseignement du Catéchisme, des Laïques qui se dévoueront à ce ministère par zèle pour la gloire de Dieu et aussi pour gagner les indulgences que les Pontifes romains ont largement dispensées.

5. Dans les villes plus considérables, dans celles surtout qui ont des Universités, des Lycées, des Collèges, on fondera des cours de Religion pour instruire dans les Vérités de la Foi et dans les pratiques de la Vie chrétienne les jeunes gens qui fréquentent des écoles publiques où la Religion ne figure pas au programme.

6. Mais parce que, de nos temps surtout, l'âge plus avancé n'a pas moins besoin d'enseignement religieux que l'enfance, tous les Curés et les autres Prêtres ayant charge d'âmes, sans préjudice de l'Homélie ordinaire sur l'Evangile qui doit se faire tous les jours fériés à la Messe Paroissiale, choisiront l'heure qui pourra attirer une assistance plus nombreuse, en dehors de celle qui est réservée à l'instruction des enfants, pour adresser aux Fidèles une catéchèse en un langage facile, approprié à leur intelligence. Dans ce but, ils se serviront du Catéchisme de Trente, de façon à traiter dans l'espace de quatre ou cinq ans toute la matière du Symbole, des Sacrements, du Décalogue, de la Prière et des Commandements de l'Eglise.

Voilà, Vénérables Frères, ce que Nous établissons et ordonnons par Autorité apostolique. A vous maintenant de faire en sorte que, dans vos diocèses respectifs, cela soit mis à exécution sans retard et intégralement. Vous devrez donc veiller et pourvoir, en vertu de votre autorité, à ce que Nos prescriptions ne soient pas livrées à l'oubli ou, ce qui reviendrait au même, exécutées avec mollesse et nonchalance. Pour éviter ce malheur en pratique, il faudra que vous recommandiez sans cesse et avec instances aux Curés de ne pas improviser leurs leçons de Catéchisme, mais d'y apporter une préparation soignée, de ne point parler le langage de la sagesse humaine, mais de se conformer, dans la simplicité de coeur et dans la sincérité de Dieu (II Cor., I, 12), à l'exemple du Christ, qui, en révélant des choses cachées depuis la création du monde, disait pourtant toutes ces choses en paraboles à la foule et ne lui parlant qu'en paraboles (Matth., XIII, 35, 34). Ainsi faisaient les Apôtres, instruits par le Seigneur; voici comme en parle saint Grégoire le Grand: Ils se préoccupèrent souverainement de prêcher aux peuples ignorants dans un langage clair et intelligible, non sublime et ardu (Moral., II, XVII, 26). Or, aujourd'hui, pour les choses de la Religion, la plupart des hommes doivent être rangés parmi les ignorants.

Nous ne voudrions pas cependant que, par amour de cette simplicité, on en vînt à croire qu'il n'est besoin, pour traiter ces matières, ni de travail ni de réflexion: elles en réclament, au contraire, plus que tout autre genre. Il est bien plus facile de trouver un orateur parlant avec abondance et éclat qu'un Catéchiste faisant une instruction de tout point louable. Donc, quelque facilité de pensée et de parole qu'on ait reçue de la nature, il faut tenir pour certain qu'on ne parlera jamais de la Doctrine chrétienne aux enfants ou au peuple avec un fruit réel pour l'âme, sans être préparé et armé par une longue méditation. Ils se trompent, ceux qui, comptant sur l'ignorance et la lenteur d'esprit du peuple, croient pouvoir se permettre quelque négligence. Bien au contraire, plus les auditeurs qu'on a sont incultes, plus il faut employer d'application et de soin pour mettre les Vérités les plus sublimes, si éloignées de l'intelligence vulgaire, à la portée des esprits simples ou grossiers, à qui elles sont aussi nécessaires qu'aux savants pour gagner le bonheur éternel.

Qu'il Nous soit permis, à la fin de cette Lettre, Vénérables Frères, de vous adresser la parole de Moïse: Si quelqu'un est du parti du Seigneur, qu'il se joigne à moi (Exod., XXXII, 26). Considérez, Nous vous en prions instamment, combien d'âmes se perdent par la seule ignorance des choses divines. Vous avez peut-être établi dans vos Diocèses, pour le bien de votre troupeau, nombre d'institutions utiles et dignes de tout éloge: veuillez néanmoins, de préférence à tout, avec toute l'énergie, tout le zèle, toute la persévérance que vous pourrez, employer vos soins et vos efforts à obtenir que la connaissance de la Doctrine chrétienne atteigne et pénètre profondément les âmes. Que chacun (ce sont les paroles de l'Apôtre Pierre que Nous répétons) mette au service des autres le don qu'il a reçu, comme de bons dispensateurs de la Grâce de Dieu sous toutes ses formes (I Petr., IV, 10).

Puissent votre sollicitude et vos pieuses industries, grâce à l'intercession de la Bienheureuse Vierge immaculée, être fécondées par la Bénédiction Apostolique, qu'en témoignage de Notre charité et comme gage des faveurs célestes, Nous vous accordons très affectueusement, ainsi qu'au Clergé et au peuple qui vous sont confiés.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 15 avril 1905, la deuxième année de Notre Pontificat.




VEHEMENTER NOS

LETTRE ENCYCLIQUE

DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIE X


AU PEUPLE FRANÇAIS


Aux archevêques, évêques, au clergé et au peuple français, à nos bien aimés fils: François-Marie Richard, cardinal prêtre de la Sainte Eglise romaine, archevêque de Paris; Victor-Lucien Lecot, cardinal prêtre de la Sainte Eglise romaine, archevêque de Bordeaux; Pierre-Hector Coullié, cardinal prêtre de la Sainte Eglise romaine, archevêque de Lyon; Joseph-Guillaume Labouré, cardinal prêtre de la Sainte Eglise romaine, archevêque de Rennes, et à tous nos vénérables frères, les archevêques et évêques et à tout le clergé et le peuple français, Pie X, Pape:

Vénérables frères, bien aimés fils, salut et bénédiction apostolique.

Notre âme est pleine d'une douloureuse sollicitude et notre coeur se remplit d'angoisse quand notre pensée s'arrête sur vous. Et comment en pourrait-il être autrement, en vérité, au lendemain de la promulgation de la loi qui, en brisant violemment les liens séculaires par lesquels votre nation était unie au siège apostolique, crée à l'Eglise catholique, en France, une situation indigne d'elle et lamentable à jamais.

Evénement des plus graves sans doute que celui-là; événement que tous les bons esprits doivent déplorer, car il est aussi funeste à la société civile qu'à la religion; mais événement qui n'a pu surprendre personne pourvu que l'on ait prêté quelque attention à la politique religieuse suivie en France dans ces dernières années.

Pour vous, vénérables frères, elle n'aura été bien certainement ni une nouveauté, ni une surprise, témoins que vous avez été des coups si nombreux et si redoutables tour à tour portés par l'autorité publique à la religion.

Les attentats passés

Vous avez vu violer la sainteté et l'inviolabilité du mariage chrétien par des dispositions législatives en contradiction formelle avec elles, laïciser les écoles et les hôpitaux, arracher les clercs à leurs études et à la discipline ecclésiastique pour les astreindre au service militaire, disperser et dépouiller les congrégations religieuses et réduire la plupart du temps leurs membres au dernier dénuement. D'autres mesures légales ont suivi, que vous connaissez tous. On a abrogé la loi qui ordonnait des prières publiques au début de chaque session parlementaire et à la rentrée des tribunaux, supprimé les signes traditionnels à bord des navires le Vendredi Saint, effacé du serment judiciaire ce qui en faisait le caractère religieux, banni des tribunaux, des écoles, de l'armée, de la marine, de tous les établissements publics enfin, tout acte ou tout emblème qui pouvait, d'une façon quelconque, rappeler la religion.

Ces mesures et d'autres encore qui peu à peu séparaient de fait l'Eglise de l'Etat n'étaient rien autre chose que des jalons placés dans le but d'arriver à la séparation complète et officielle.

Leurs promoteurs eux-mêmes n'ont pas hésité à le reconnaître hautement, et maintes fois, pour écarter une, calamité si grande, le Siège apostolique, au contraire, n'a absolument rien épargné. Pendant que, d'un côté, il ne se lassait pas d'avertir ceux qui étaient à la tête des affaires françaises et qu'il les conjurait à plusieurs reprises de bien peser l'immensité des maux qu'amènerait infailliblement leur politique séparatiste, de l'autre, il multipliait vis-à-vis de la France les témoignages éclatants de sa condescendante affection.

Il avait le droit d'espérer ainsi, grâce aux liens de la reconnaissance, de pouvoir retenir ces politiques sur la pente et de les amener enfin à renoncer à leurs projets; mais, attentions, bons offices, efforts tant de la part de notre Prédécesseur que de la nôtre, tout est resté sans effet, et la violence des ennemis de la religion a fini par emporter de vive force ce à quoi pendant longtemps ils avaient prétendu à l'encontre de vos droits de nation catholique et de tout ce que pouvaient souhaiter les esprits qui pensent sagement.

C'est pourquoi, dans une heure aussi grave pour l'Eglise, conscient de notre charge apostolique, nous avons considéré comme un devoir d'élever notre voix et de vous ouvrir notre âme, à vous, vénérables Frères, à votre clergé et à votre peuple, à vous tous que nous avons toujours entourés d'une tendresse particulière, mais qu'en ce moment, comme c'est bien juste, nous aimons plus tendrement que jamais.

Fausseté du principe de la Séparation

Qu'il faille séparer l'Etat de l'Eglise, c'est une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur. Basée, en effet, sur ce principe que l'Etat ne doit reconnaître aucun culte religieux, elle est tout d'abord très gravement injurieuse pour Dieu, car le créateur de l'homme est aussi le fondateur des sociétés humaines et il les conserve dans l'existence comme il nous soutient.

Nous lui devons donc, non seulement un culte privé, mais un culte public et social, pour l'honorer.

En outre, cette thèse est la négation très claire de l'ordre surnaturel; elle limite, en effet, l'action de l'Etat à la seule poursuite de la prospérité publique durant cette vie, qui n'est que la raison prochaine des sociétés politiques, et elle ne s'occupe en aucune façon, comme lui étant étrangère, de leur raison dernière qui est la béatitude éternelle proposée à l'homme quand cette vie si courte aura pris fin.

Et pourtant, l'ordre présent des choses qui se déroulent dans le temps se trouvant subordonné à la conquête de ce bien suprême et absolu, non seulement le pouvoir civil ne doit pas faire obstacle à cette conquête, mais il doit encore nous y aider.

Cette thèse bouleverse également l'ordre très sagement établi par Dieu dans le monde, ordre qui exige une harmonieuse concorde entre les deux sociétés.

Ces deux sociétés, la société religieuse, et la société civile, ont, en effet, les mêmes sujets, quoique chacune d'elles exerce dans sa sphère propre son autorité sur eux.

Il en résulte forcément qu'il y aura bien des matières dont elles devront connaître l'une et l'autre, comme étant de leur ressort à toutes deux.

Or, qu'entre l'Etat et l'Eglise l'accord vienne à disparaître, et de ces matières communes pulluleront facilement les germes de différends qui deviendront très aigus des deux côtés.

La notion du vrai en serra troublée .et les âmes remplies d'une grande anxiété.

Enfin, cette thèse inflige de graves dommages à la société civile elle-même, car elle ne peut pas prospérer ni durer longtemps lorsqu'on n'y fait point sa place à la religion, règle suprême et souveraine maîtresse quand il s'agit des droits de l'homme et de ses devoirs. Aussi, les pontifes romains n'ont-ils pas cessé, suivant les circonstances et selon les temps, de réfuter et de condamner la doctrine de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Notre illustre prédécesseur Léon XIII, notamment, a. plusieurs fois, et magnifiquement exposé ce que devraient être, suivant la doctrine catholique, les rapports entre les deux sociétés. "Entre elles, a-t-il dit,. il faut nécessairement qu'une sage union intervienne, union qu'on peut non sans justesse; comparer à celle, qui réunit dans l'homme, l'âme et le corps." "Quaedam intercedat necesse est ordinata colligatio inter illas quae quidem coniuntioni non immerito comparatur per quam anima et corpus in homine copulantur." Il ajoute encore: "Les sociétés humaines ne peuvent pas, sans devenir criminelles, se conduire comme si Dieu n'existait pas ou refuser de se préoccuper de la religion comme si elle leur était chose étrangère ou qui ne pût leur servir de rien. Quant à l'Eglise, qui a Dieu lui-même pour auteur, l'exclure de la vie active de la nation, des lois, de l'éducation de la jeunesse, de la société domestique, c'est commettre une grande et pernicieuse erreur!" "Civitates non possunt, citra seclus, genere se, tanquam si Deus omnino non esset, aut curam religionis velut alienam nihil que profituram ablicere. Ecclesiam vero quam Deus ipse constituit ab actione vitae excludere, a legibus, ab institutione adolescentium, a societate domestica, magnus et perniciosus est error." (Lettre encyclique Immortale Dei, 1er nov. 1885.)

La Séparation est particulièrement funeste et injuste en France

Que si en se séparant de l'Eglise, un Etat chrétien, quel qu'il soit, commet un acte éminemment funeste et blâmable, combien n'est-il pas à déplorer que la France se soit engagée dans cette voie, alors que, moins encore que toutes les autres nations, elle n'eût dû y entrer, la France, disons-nous, qui, dans le cours des siècles, a été, de la part de ce siège apostolique, l'objet d'une si grande et si singulière prédilection, la France, dont la fortune et la gloire ont toujours été intimement unies à la pratique des moeurs chrétiennes et au respect de la religion.

Le même pontife Léon XIII avait donc bien raison de dire: "La France ne saurait oublier que sa providentielle destinée l'a unie au Saint-Siège par des liens trop étroits et trop anciens pour qu'elle veuille jamais les briser. De cette union, en effet, sont sorties ses vraies grandeurs et sa gloire la plus pure. Troubler cette union traditionnelle, serait enlever à la nation elle-même une partie de sa force morale et de sa haute influence dans le monde". (Allocution aux pèlerins français, 13 avril 1888.)

Les liens qui consacraient cette union devaient être d'autant plus inviolables qu'ainsi l'exigeait la foi jurée des traités. Le Concordat passé entre le Souverain Pontife et le gouvernement français, comme du reste tous les traités du même genre, que les Etats concluent entre eux, était un contrat bilatéral, qui obligeait des deux côtés: le Pontife romain d'une part, le chef de la nation française de l'autre, s'engagèrent donc solennellement, tant pour eux que pour leurs successeurs, à maintenir inviolablement le pacte qu'ils signaient.

Il en résultait que le Concordat avait pour règle la règle de tous les traités internationaux, c'est-à-dire le droit des gens, et qu'il ne pouvait, en aucune manière, être annulé par le fait de l'une seule des deux parties ayant contracté. Le Saint-Siège a toujours observé avec une fidélité scrupuleuse les engagements qu'il avait souscrits et, de tout temps, il a réclamé que l'Etat fit preuve de la même fidélité. C'est là une vérité qu'aucun juge impartial ne peut nier. Or, aujourd'hui, l'Etat abroge de sa seule autorité le pacte solennel qu'il avait signé.

Il transgresse ainsi la foi jurée et, pour rompre avec l'Eglise, pour s'affranchir de son amitié, ne reculant devant rien, il n'hésite pas plus à infliger au Siège apostolique l'outrage qui résulte de cette violation du droit des gens qu'à ébranler l'ordre social et politique lui-même, puisque, pour la sécurité réciproque de leurs rapports mutuels, rien n'intéresse autant les nations qu'une fidélité irrévocable dans le respect sacré des traités.

Aggravation de l'injure

La grandeur de l'injure infligée au Siège apostolique par l'abrogation unilatérale du Concordat s'augmente encore et d'une façon singulière quand on se prend à considérer la forme dans laquelle l'Etat a effectué cette abrogation. C'est un principe admis sans discussion dans le droit des gens et universellement observé par toutes les nations que la rupture d'un traité doit être préventivement et régulièrement notifiée d'une manière claire et explicite à l'autre partie contractante par celle qui a l'intention de dénoncer le traité. Or, non seulement aucune dénonciation de ce genre n'a été faite au Saint-Siège, mais aucune indication quelconque ne lui a même été donnée à ce sujet; en sorte que le gouvernement français n'a pas hésité à manquer vis-à-vis du siège apostolique aux égards ordinaires et à la courtoisie dont on ne se dispense même pas vis-à-vis des Etats les plus petits, et ses mandataires, qui étaient pourtant les représentants d'une nation catholique, n'ont pas craint de traiter avec mépris la dignité et le pouvoir du Pontife, chef suprême de l'Eglise, alors qu'ils auraient dû avoir pour cette puissance un respect supérieur à celui qu'inspirent toutes les autres puissances politiques et d'autant plus grand que, d'une part, cette puissance a trait au lien éternel des âmes et que, sans limites, de l'autre, elle s'étend partout.

Injustice et périls des dispositions de la loi examinée en détail

Associations cultuelles

Si nous examinons maintenant en elle-même la loi qui vient d'être promulguée, nous y trouvons une raison nouvelle de nous plaindre encore plus énergiquement.

Puisque l'Etat, rompant les liens du Concordat, se séparait de l'Eglise, il eût dû comme conséquence naturelle lui laisser son indépendance et lui permettre de jouir en paix du droit commun dans la liberté qu'il prétendait lui concéder. Or, rien n'a été moins fait en vérité. Nous relevons, en effet, dans la loi, plusieurs mesures d'exception, qui, odieusement restrictives, mettent l'Eglise sous la domination du pouvoir civil. Quant à nous, ce nous a été une douleur bien amère que de voir l'Etat faire ainsi invasion dans des matières qui sont du ressort exclusif de la puissance ecclésiastique, et nous en gémissons d'autant plus qu'oublieux de l'équité et de la justice, il a créé par là à l'Eglise de France une situation dure, accablante et oppressive de ses droits les plus sacrés.

Les dispositions de la nouvelle loi sont, en effet, contraires à la Constitution suivant laquelle l'Eglise a été fondée par Jésus-Christ.

L'Ecriture nous enseigne, et la tradition des Pères nous le confirme, que l'Eglise est le corps mystique du Christ, corps régi par des pasteurs et des docteurs (Ephes., IV, 11), société d'hommes, dès lors, au sein de laquelle des chefs se trouvent qui ont de pleins et parfaits pouvoirs pour gouverner, pour enseigner et pour juger. (Matthieu, XXVIII, 18-20; XVI, 18-19; XVIII, 17; Tite II, 15; II Cor. X, 6; XIII, 10, etc.)

Il en résulte que cette Eglise est par essence une société inégale, c'est-à-dire une société comprenant deux catégories de personnes: les pasteurs et le troupeau, ceux qui occupent un rang dans les différents degrés de la hiérarchie et la multitude des fidèles; et ces catégories sont tellement distinctes entre elles, que, dans le corps pastoral seul, résident le droit et l'autorité nécessaires pour promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de la société.

Quant à la multitude, elle n'a pas d'autre devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs.

Saint Cyprien, martyr, exprime cette vérité d'une façon admirable, quand il écrit: Notre Seigneur dont nous devons révérer et observer les préceptes réglant la dignité épiscopale et le mode d'être de son Eglise, dit dans l'Evangile, en s'adressant à Pierre: " Ego dico tibi quia tu es Petrus ", etc.

Aussi, "à travers les vicissitudes des âges et des événements, l'économie de l'épiscopat et la constitution de l'Eglise se déroulent de telle sorte que l'Eglise repose sur les évêques et que toute sa vie active est gouvernée par eux". Dominus noster cujus praecepta metuere et servare debemus episcopi honorem et ecclesiae suae rationem disponens in evangolio loquitur et dixit Petro: ego dico tibi quia tu es Petrus, etc. Inde per temporum et successionum vices episcoporum ordinatio et ecclesiae ratio decurbit ut Ecclesia super episcopas constituatur et omnis actus ecclesiae per eosdem praepositos gubernetur. (St Cypr., epist., XXVII; Al., XXVIII, ad Lapsos, 11.)

Saint Cyprien affirme que tout cela est fondé sur une loi divine: " Divina lege fundatum. "

Contrairement à ces principes, la loi de séparation attribue l'administration et la tutelle du culte public, non pas au corps hiérarchique divinement institué par le Sauveur, mais à une association de personnes laïques.

A cette association elle impose une forme, une personnalité juridique et pour tout ce qui touche au culte religieux, elle la considère comme ayant seule des droits civils et des responsabilités à ses yeux. Aussi est-ce à cette association que reviendra l'usage des temples et des édifices sacrés. C'est elle qui possédera tous les biens ecclésiastiques, meubles et immeubles; c'est elle qui disposera, quoique d'une manière temporaire seulement, des évêchés, des presbytères et des séminaires! C'est elle, enfin, qui administrera les biens, réglera les quêtes et recevra les aumônes et les legs destinés au culte religieux. Quant au corps hiérarchique des pasteurs, on fait sur lui un silence absolu! Et si la loi prescrit que les associations cultuelles doivent être constituées conformément aux règles d'organisation générale du culte, dont elles se proposent d'assurer l'exercice, d'autre part, on a bien soin de déclarer que, dans tous les différends qui pourront naître relativement à leurs biens, seul le Conseil d'État sera compétent. Ces associations cultuelles elles-mêmes seront donc, vis-à-vis de l'autorité civile dans une dépendance telle, que l'autorité ecclésiastique, et c'est manifeste, n'aura plus sur elles aucun pouvoir. Combien toutes ces dispositions seront blessantes pour l'Eglise et contraires à ses droits et à sa constitution divine! Il n'est personne qui ne l'aperçoive au premier coup d'oeil, sans compter que la loi n'est pas conçue, sur ce point, en des termes nets et précis, qu'elle s'exprime d'une façon très vague et se prêtant largement à l'arbitraire et qu'on peut, dès lors, redouter de voir surgir de son interprétation même de plus grands maux!

L'Eglise ne sera pas libre

En outre, rien n'est plus contraire à la liberté de l'Eglise que cette loi. En effet, quand, par suite de l'existence des associations cultuelles, la loi de séparation empêche les pasteurs d'exercer la plénitude de leur autorité et de leur charge sur le peuple des fidèles; quand elle attribue la juridiction suprême sur ces associations cultuelles au Conseil d'Etat et qu'elle les soumet à toute une série de prescriptions en dehors du droit commun qui rendent leur formation difficile, et plus difficile encore leur maintien, quand, après avoir proclamé la liberté du culte, elle en restreint l'exercice par de multiples exceptions, quand elle dépouille l'Église de la police intérieure des temples pour en investir l'Etat, quand elle entrave la prédication de la foi et de la morale catholiques et édicte contre les clercs un régime pénal sévère et d'exception, quand elle sanctionne ces dispositions et plusieurs autres dispositions semblables où l'arbitraire peut aisément s'exercer, que fait-elle donc sinon placer l'Église dans une sujétion humiliante et, sous le prétexte de protéger l'ordre public, ravir à des citoyens paisibles, qui forment encore l'immense majorité en France, le droit sacré de pratiquer leur propre religion? Aussi. n'est-ce pas seulement en restreignant l'exercice de son culte auquel la loi de séparation réduit faussement toute l'essence de la religion, que l'Etat blesse l'Eglise, c'est encore en faisant obstacle à son influence toujours si bienfaisante sur le peuple et en paralysant de mille manières différentes son action.

C'est ainsi, entre autres choses, qu'il ne lui a pas suffi d'arracher à cette Eglise les ordres religieux, ses précieux auxiliaires dans le sacré ministère, dans l'enseignement, dans l'éducation, dans les oeuvres de charité chrétienne; mais qu'il la. prive encore des ressources qui constituent les moyens humains nécessaires à son existence et à l'accomplissement de sa mission.

Droit de propriété violé

Outre les préjudices et les injures que nous avons relevés jusqu'ici, la loi de séparation viole encore le droit de propriété de l'Eglise et elle le foule aux pieds! Contrairement à toute justice, elle dépouille cette Eglise d'une grande partie d'un patrimoine, qui lui appartient pourtant à des titres aussi multiples que sacrés. Elle supprime et annule toutes les fondations pieuses très légalement consacrées au culte divin ou à la prière pour les trépassés. Quant aux ressources que la libéralité catholique avait constituées pour le maintien des écoles chrétiennes, ou pour le fonctionnement des différentes oeuvres de bienfaisance cultuelles, elle les transfère à des établissements laïques où l'on chercherait vainement le moindre vestige de religion! En quoi elle ne viole pas seulement les droits de l'Eglise, mais encore la volonté formelle et explicite des donateurs et des testateurs!

Il nous est extrêmement douloureux aussi qu'au mépris de tous les droits, la loi déclare propriété de l'Etat, des départements ou des communes, tous les édifices ecclésiastiques antérieurs au Concordat. Et si la loi en concède l'usage indéfini et gratuit aux associations cultuelles, elle entoure cette concession de tant et de telles réserves qu'en réalité elle laisse aux pouvoirs publics la liberté d'en disposer.

Nous avons de plus les craintes les plus véhémentes en ce qui concerne la sainteté de ces temples, asiles augustes de la Majesté Divine et lieux mille fois chers, à cause de leurs souvenirs, à la piété du peuple français! Car ils sont certainement en danger, s'ils tombent entre des mains laïques, d'être profanés! Quand la loi supprimant le budget des cultes exonère ensuite l'Etat de l'obligation de pourvoir aux dépenses cultuelles, en même temps elle viole un engagement contracté dans une convention diplomatique et elle blesse très gravement la justice. Sur ce point, en effet, aucun doute n'est possible et les documents historiques eux-mêmes en témoignent de la façon la plus claire. Si le gouvernement français assuma, dans le Concordat, la charge d'assurer aux membres du clergé un traitement qui leur permit de pourvoir, d'une façon convenable, à leur entretien et à celui du culte religieux, il ne fit point cela à titre de concession gratuite, il s'y obligea à titre de dédommagement partiel, au moins vis-à-vis de l'Eglise, dont l'Etat s'était approprié tes biens pendant la première Révolution.

D'autre part aussi, quand, dans ce même Concordat et par amour de la paix, le Pontife romain s'engagea, en son nom et au nom de ses successeurs à ne pas inquiéter les détenteurs des biens qui avaient été ainsi ravis à l'Eglise, il est certain qu'il ne fit cette promesse qu'à une condition: c'est que le gouvernement français s'engagerait à perpétuité à doter le clergé d'une façon convenable et à pourvoir aux frais du culte divin.

Principe de discorde

Enfin et comment, pourrions-nous bien nous taire sur ce point? En dehors des intérêts de l'Eglise qu'elle blesse, la nouvelle loi sera aussi des plus funestes à votre pays! Pas de doute, en effet, qu'elle ne ruine lamentablement l'union et la concorde des âmes. Et cependant, sans cette union et sans cette concorde, aucune nation ne peut vivre ou prospérer. Voilà pourquoi, dans la situation présente de l'Europe surtout, cette harmonie parfaite forme le voeu le plus ardent de tous ceux, en France, qui, aimant vraiment, leur pays, ont encore à coeur le salut de la patrie.

Quant à Nous, à l'exemple de notre prédécesseur et héritier de sa prédilection toute particulière pour votre nation, nous nous sommes efforcé sans doute de maintenir la religion de vos aïeux dans l'intégrale possession de tous ses droits parmi vous, mais, en même temps, et toujours ayant devant les yeux cette paix fraternelle, dont le lien le plus étroit est certainement la religion, nous avons travaillé à vous raffermir tous dans l'union. Aussi, nous ne pouvons pas voir, sans la plus vive angoisse, que le gouvernement français vient d'accomplir un acte qui, en attisant, sur le terrain religieux, des passions excitées déjà d'une façon trop funeste, semble de nature à bouleverser de fond en comble tout votre pays.

La condamnation

C'est pourquoi, Nous souvenant de notre charge apostolique et conscient de l'impérieux devoir qui nous incombe de défendre contre toute attaque- et de maintenir dans leur intégrité absolue les droits inviolables et sacrés de l'Eglise, en vertu de l'autorité suprême que Dieu nous a conférée, Nous, pour les motifs exposés ci-dessus, nous réprouvons et nous condamnons la loi votée en France sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu, qu'elle renie officiellement, en posant en principe que la République ne reconnaît aucun culte.

Nous la réprouvons et condamnons comme violant le droit naturel, le droit des gens et la fidélité due aux traités, comme contraire à la constitution divine de l'Eglise, à ses droits essentiels, à sa liberté, comme renversant la justice et foulant aux pieds les droits de propriété que l'Eglise a acquis à des titres multiples et, en outre, en vertu du Concordat.

Nous la réprouvons et condamnons comme gravement offensante pour la dignité de ce Siège apostolique, pour notre personne, pour l'épiscopat, pour le clergé et pour tous les catholiques français.

En conséquence, nous protestons solennellement de toutes nos forces contre la proposition, contre le vote et contre la promulgation de cette loi, déclarant qu'elle ne pourra jamais être alléguée contre les droits imprescriptibles et immuables de l'Eglise pour les infirmer.

Aux Evêques et au Clergé - Instructions Pratiques

Nous devions faire entendre ces graves paroles et vous les adresser à vous, vénérables Frères, au peuple de France et au monde chrétien tout entier, pour dénoncer le fait qui vient de se produire.

Assurément, profonde est notre tristesse, comme nous l'avons déjà dit, quand, par avance, nous mesurions du regard les maux que cette loi va déchaîner sur un peuple si tendrement aimé par nous, et elle nous émeut plus profondément encore à la pensée des peines, des souffrances, des tribulations de tout genre qui vont vous incomber à vous aussi vénérables Frères, et à votre clergé tout entier.

Mais, pour nous garder au milieu des sollicitudes si accablantes contre toute affliction excessive et contre tous les découragements, nous avons le ressouvenir de la Providence divine toujours si miséricordieuse et l'espérance mille fois vérifiée que jamais Jésus-Christ n'abandonnera son Eglise, que jamais, il ne la privera de son indéfectible appui. Aussi, sommes-nous bien loin d'éprouver la moindre crainte pour cette Eglise. Sa force est divine comme son immuable stabilité. L'expérience des siècles le démontre victorieusement. Personne n'ignore, en effet, les calamités innombrables et plus terribles les unes que les autres qui ont fondu sur elle pendant cette longue durée et là où toute institution purement humaine eût dû nécessairement s'écrouler, l'Église a toujours puisé dans ses épreuves une force plus rigoureuse et une plus opulente fécondité.

Quant aux lois de persécution dirigées contre elle, l'histoire nous l'enseigne, et dans des temps assez rapprochés la France elle-même nous le prouve, forgées par la haine, elles finissent toujours par être abrogées avec sagesse, quand devient manifeste le préjudice qui en découle pour les Etats. Plaise à Dieu que ceux qui en ce moment sont au pouvoir en France suivent bientôt sur ce point l'exemple de ceux qui les y précédèrent. Plaise à Dieu qu'aux applaudissements de tous les gens de bien, ils ne tardent pas à rendre à la religion, source de civilisation et de prospérité pour les peuples, avec l'honneur qui lui est dû, la liberté! En attendant, et aussi longtemps que durera une persécution oppressive, revêtus des armes de lumière (Rom. XIII, 12), les enfants de l'Eglise doivent agir de toutes leurs forces pour la vérité et pour la justice. C'est leur devoir toujours! C'est leur devoir aujourd'hui plus que jamais! Dans ces saintes luttes, vénérables Frères, vous qui devez être les maîtres et les guides de tous les autres, vous apporterez toute l'ardeur de ce zèle vigilant et infatigable, dont de tout temps l'Episcopat français a fourni à sa louange des preuves si connues de tous; mais par dessus tout, nous voulons, car c'est une chose d'une importance extrême, que, dans tous les projets que vous entreprendrez pour la défense de l'Eglise, vous vous efforciez de réaliser la plus parfaite union de coeur et de volonté!

Nous sommes fermement résolu à vous adresser, en temps opportun, des instructions pratiques pour qu'elles vous soient une règle de conduite sûre au milieu des grandes difficultés de l'heure présente. Et nous sommes certain d'avance que vous vous y conformerez très fidèlement.Poursuivez cependant l'oeuvre salutaire que vous faites, ravivez le plus possible la piété parmi les fidèles, promouvez et vulgarisez de plus en plus l'enseignement de la doctrine chrétienne, préservez toutes les âmes qui vous sont confiées des erreurs et des séductions qu'aujourd'hui elles rencontrent de tant de côtés; instruisez, prévenez, encouragez, consolez votre troupeau; acquittez-vous enfin vis-à-vis de lui de tous les devoirs que vous impose votre charge pastorale.

Dans cette oeuvre, vous aurez sans doute, comme collaborateur infatigable, votre clergé. Il est riche en hommes remarquables par leur piété, leur science, leur attachement au Siège apostolique, et nous savons qu'il est toujours prêt à se dévouer sans compter sous votre direction pour le triomphe de l'Eglise et pour le salut éternel du prochain.

Bien certainement, aussi les membres de ce clergé comprendront que dans cette tourmente ils doivent avoir au coeur les sentiments qui furent jadis ceux des apôtres et ils se réjouiront d'avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus. Gaudeates quoniam digni habili sunt pro nomine Jesu contumeliam pari. (Act. V, 41.)

Ils revendiqueront donc vaillamment les droits et la liberté de l'Eglise, mais sans offenser personne. Bien plus soucieux de garder la charité comme le doivent surtout des ministres de Jésus-Christ, ils répondront à l'iniquité par la justice, aux outrages par la douceur, et aux mauvais traitements par des bienfaits.

Au peuple catholique - Appel à l'union

Et maintenant, c'est à vous que nous nous adressons, catholiques de France; que notre parole vous parvienne à tous comme un témoignage de la très tendre bienveillance avec laquelle nous ne cessons pas d'aimer votre pays et comme un réconfort au milieu des calamités redoutables qu'il va vous falloir traverser.

Vous savez le but que se sont assigné les sectes impies qui courbent vos têtes sous leur joug, car elles l'ont elles-mêmes proclamé avec une cynique audace: " Décatholiciser la France ".

Elles veulent arracher de vos coeurs, jusqu'à la dernière racine, la foi qui a comblé vos pères de gloire, la foi qui a rendu votre patrie prospère et grande parmi les nations, la foi qui vous soutient dans l'épreuve qui maintient la tranquillité et la paix à votre foyer et qui vous ouvre la voie vers l'éternelle félicité.

C'est de toute votre âme, vous le sentez bien, qu'il vous faut défendre cette foi; mais ne vous y méprenez pas, travail et efforts seraient inutiles si vous tentiez de repousser les assauts qu'on vous livrera sans être fortement unis. Abdiquez donc tous les germes de désunion s'il en existait parmi vous et faites le nécessaire pour que, dans la pensée comme dans l'action, votre union soit aussi ferme qu'elle doit l'être parmi des hommes qui combattent pour la même cause, surtout quand cette cause est de celles au triomphe de qui chacun doit volontiers sacrifier quelque chose de ses propres opinions.

Si vous voulez dans la limite de vos forces, et comme c'est votre devoir impérieux, sauver la religion de vos ancêtres des dangers qu'elle court, il est de toute nécessité que vous déployiez dans une large mesure vaillance et générosité. Cette générosité vous l'aurez, nous en sommes sûr et, en vous montrant ainsi charitables vis-à-vis de ses ministres, vous inclinerez Dieu à se montrer de plus en plus charitable vis-à-vis de vous. Quant à la défense de la religion, si vous voulez l'entreprendre d'une manière digne d'elle, la poursuivre sans écart et avec efficacité, deux choses importent avant tout: vous devez d'abord vous modeler si fidèlement sur les préceptes de la loi chrétienne que vos actes et votre vie tout entière honorent la foi dont vous faites profession; vous devez ensuite demeurer très étroitement unis avec ceux à qui il appartient en propre de veiller ici-bas sur la religion, avec vos prêtres, avec vos évêques et surtout avec ce siège apostolique, qui est le pivot de la foi catholique et de tout ce qu'on peut faire en son nom. Ainsi armés pour la lutte, marchez sans crainte à la défense de l'Eglise, mais ayez bien soin que votre confiance se fonde tout entière sur le Dieu dont vous soutiendrez la cause et, pour qu'il vous secoure, implorez-le sans vous lasser.

Pour nous, aussi longtemps que vous aurez à lutter contre le danger, nous serons de coeur et d'âme au milieu de vous. Labeurs, peines, souffrances, nous partagerons tout avec vous et, adressant en même temps au Dieu qui a fondé l'Eglise et qui la conserve, nos prières les plus humbles et les plus instantes, nous le supplierons d'abaisser sur la France un regard de miséricorde, de l'arracher aux flots déchaînés autour d'elle et de lui rendre bientôt, par l'intercession de Marie Immaculée, le calme et la paix. Comme présage de ces bienfaits célestes et pour vous témoigner notre prédilection toute particulière, c'est de tout coeur que nous vous donnons notre bénédiction apostolique, à vous, vénérables Frères, à votre clergé et au peuple français tout entier.

Donné à Rome, auprès de Saint-Pierre, le 11 février de l'année 1906, de notre pontificat la troisième



Lettres encycliques du pape PIE X - IUCUNDA SANE